Jean-marie
Le Pen
contre
toute littérature
Réponse à
"La littérature contre JM Le Pen",
article signé
Sollers, pour Le Monde.
Je viens de lire l’article de Philippe
Sollers dans Le Monde de jeudi (daté vendredi 27.08.98), celui
qu’il consacre au livre de Mathieu Lindon, Le procès de Jean-Marie
Le Pen, et j’en sors abasourdi. Comment peut-on parler si mal
des racistes, comment peut-on n’avoir à ce point rien compris, rien
senti, à propos du Front National ? Cela est stupéfiant,
et ne mériterait que l’indifférence si je n’avais entendu
l’auteur du roman s’exprimer sur France Inter ce mercredi, et si je ne
sentais autour de moi une inquiétude toujours plus grande face au
phénomène, et à notre dite impuissance. Nous serions
donc incapable de comprendre la séduction du racisme, nous ne saurions
pas comment l’affronter ?
Je ne cherche nullement à polémiquer,
cela serait stupide sur un tel terrain, mais je m’inquiète qu’on
puisse encore, pour décrire les racistes du roman, se contenter
de mots aussi courts et définitifs que “ imbéciles ”, ou
“ stupidité butée, insensible ”, et qu’on puisse même
évoquer “ un déchet irrécupérable ” pour dépeindre
le tueur. De tels mots me font frémir, de la même frayeur
que j’éprouve pour toute forme d’intolérance. C’est justement
parce que des pauvres gens se sentent des déchets, et qui plus est
sans avenir, sans solution, à proprement parler “ irrécupérables
”, qu’ils sombrent dans la facilité de la haine, dans les réponses
irrationnelles du Front national – qu’ils prennent rarement pour argent
comptant d’ailleurs, même si de part en part, de glissement en glissement,
ils s’autorisent toujours davantage de mépris. Et c’est avec cette
attitude qu’il faut rompre, définitivement.
Il s’agit de creuser, de ne plus en
rester à la surface de l’incohérence, à l’irrationalité
d’un discours qui ne trompe personne, et à laquelle les électeurs
frontistes ne prêtent eux-mêmes que peu d’attention. Il faut
remonter à la source, et voir l’humiliation quotidienne – humiliation
réelle du chômage, on l’a beaucoup dit, humiliation fantasmée
aussi, mais humiliation toujours – ne voir en face de soi que des victimes,
des êtres à bout de force, à bout d’espoir, même
s’ils ne se l’avouent pas. C’est là l’essentiel, et c’est là
le plus dur. Car la réaction facile, la réaction des beaux
esprits, est de vouloir condamner : les bénéfices symboliques
n’en sont que plus forts, et plus apparents ; mais une telle réaction
ne nous fait pas quitter la structure du racisme, la spirale de l’exclusion,
elle les renforce tout au contraire. Non, il s’agit de comprendre et d’écouter,
écouter des gens qui se sont égarés, qui veulent trouver
la raison de leur souffrance, et ne s’embarrassent pas de vérité
; pour eux, seule compte l’intime conviction, la réponse toute trouvée,
et non leur cheminement malhabile, les pièges rhétoriques
qu’ils rencontrent. C’est n’est que par ces moyens-là que notre
grand’ tante ou nos voisins cesseront peut-être un jour de voter
Le Pen : si doucement ils entrevoient d’autres raisons à leur malheur,
s’ils se sentent reconnus dans leur souffrance, malgré leurs errements…
Autant dire que dans ces conditions,
je ne crois pas au pouvoir de la littérature pour éradiquer
seule le racisme. C’est là une facilité, également
facile à caricaturer, qu’il faudrait définitivement écarter.
Comme si les gens qui votaient Le Pen lisaient, comme si la littérature
n’allait pas se ranger aussitôt dans leur esprit du côté
des intellectuels, des puissants, des “parisiens”… N’est-ce pas alors à
nous de leur montrer, chaque fois que nous les rencontrons, que l’intelligence
et la raison peuvent être aussi complicité, chaleur et compréhension,
et non toujours exclusion ?
PS : Par un arrêt d'octobre 1999, Jean-Marie Le Pen a touché des dommages et
intérêts grâce à ce livre. CQFD ?
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Dernière mise à jour
: 04.04.2000
http://www.autonomie.org/dossiers/lepen.htm
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