Et ta place ?
A propos de
Ressources humaines
de Laurent Cantet
Texte paru dans l'Ornitho
Malgré l'avalanche critique, il faut encore parler de Ressources humaines,
le film de Laurent Cantet sorti en salles le 15 janvier 2000. Il faut en
parler parce que le film nous y invite, parce qu'il s'achève sur un
commencement : après la dernière confrontation entre le père et le fils,
où Franck crache au visage de son géniteur toute la honte bue et transmise,
la honte de sa classe, le film nous présente le début d'une lutte, sur le
site de l'usine occupée, désormais en fête, où les enfants courent, crient, autour
d'un banquet - CFDT et CGT réunis, parents et enfants aussi, grévistes
volontaires ou forcés. Tout est encore possible, et pourtant ce n'est pas
cette idée-là que nous retenons, ce n'est pas ce qui marque le plus nos
souvenirs : Franck est à l'écart, assis par terre, loin de la table ; son
père le regarde, et le fils n'arrive pas à pardonner. C'est ce qu'on attend
de lui, happy end ou non, tout simplement parce que c'est le rôle du fils,
mais il ne s'y résout pas. Alain, l'ouvrier avec qui il a sympathisé, lui
offre un verre, s'assoit à ses côtés, et l'interroge : " - Alors,
qu'est-ce
que tu vas faire maintenant ? - Je prends le train demain, je rentre à
Paris. - C'est bien. T'as mieux à faire. Tu vas pas moisir ici. Ta place,
elle est pas dans ce trou. " Pendant ce temps, la caméra se rapproche d'eux,
de Franck surtout, toujours sombre, et occulte progressivement Alain
derrière le visage en gros plan du jeune homme. " Et toi, quand est-ce que
tu pars ? " répond Franck, avant d'ajouter : " Elle est
où ta place ? ".
Le film s'achève sur cette question, sur ce mouvement de caméra, anticipant
de quelques heures pour Franck, de quelques secondes pour le spectateur, la
disparition du monde ouvrier. Quand le jeune homme reprendra le train, quand
le spectateur sortira du cinéma, que restera-t-il de tout ce monde aperçu,
de toutes ces questions ouvertes, de cette parenthèse que fut le (court)
stage de Franck, la (courte) projection du film ? Que restera-t-il de
tout ce qui fut aperçu là, presque par effraction, grâce à un père ouvrier,
à un fichier mal rangé, et qui aurait dû rester en arrière-plan ?
Comment quitterait-on tranquille cette usine de l'Eure, sans être sûr de ne
pas l'oublier, sans être certain d'en avoir compris toute l'histoire ?
" Et toi, quand est-ce que tu pars ? Elle est où ta place ? " La question vaut pour tout le monde.
Elle est où notre place ? Elle est où la place d'Alain, qui avait
trouvé la force de "tenir" grâce au père de Franck ? Elle est où la
place du père, "jeté", envoyé au rebut avec sa machine ? Elle est où la
place du fils, dont le père n'est jamais plus fier que lorsqu'il joue au
patron, lorsqu'il nie sa classe, ce fils qui ressent pourtant la nécessité
de porter un projet pour les ouvriers, même maladroitement ?
" Elle est où ta place ? " Formidable question,
impossible, essentielle : toute entière à l'image de ce film qui
dérange, qui trouble puissamment sur la fin. Outre le côté documentaire
qu'il peut comporter, Ressources humaines ose tenir une position, il ose
filmer cette mauvaise conscience inévitable du discours de gauche (de tout
discours politique qui se respecte en fait). Comment peut-on parler à la
place des autres ? pour les autres ? C'est toute la figure du
porte-parole qu'interroge le film de Laurent Cantet, le mythe de " la
voix des sans voix " - mythe qui peut s'incarner bien entendu, mais
mythe tout de même, car idéal difficilement atteignable, et en même temps
fondamental pour tout homme politique de gauche. Ressources humaines tente
de parler des ouvriers, et avoue en même temps cette impossibilité de parler
à la place des ouvriers. Il met au centre cette question : comment
savoir ce qui est bon pour l'autre, ce qu'il lui faut, surtout quand
celui-ci ne s'exprime pas, n'exprime pas son point de vue ? La question
peut être élargie à d'autres formes de domination d'ailleurs : comment
savoir si l'ouvrier, l'opprimé, veut vraiment ce que veut l'intellectuel,
le syndicaliste ou le fils diplômé pour lui ? (on n'ose écrire, mais
le film y invite aussi : ce que veut le patron pour lui) Comment éviter
cette imposture - le risque d'une imposture ?
La pire aliénation est celle qui se présente comme une solution, sous des
dehors avenants, qui offre l'image de la main tendue, car elle repousse plus
loin encore la possibilité d'un refus, d'une réaction salutaire, d'une voie
propre pour le dominé - puisque l'ennemi n'est plus en face. C'est là toute
la difficulté, toute la responsabilité de celui qui ne représente pas (que)
ses intérêts : comment aider ceux qui ne parlent pas la même langue,
voire qui ne s'expriment pas (ou qui choisissent de ne pas s'exprimer) ?
peut-on vouloir le bien de quelqu'un à sa place ? C'est un discours
difficile, dangereux que celui-là. Tous les sceptiques se jetteront dessus,
l'ont déjà fait et le referont (il suffit de penser aux discours sur les
syndicats, rarement "représentatifs", sur les hommes politiques ou les
intellectuels, toujours "coupés du monde"). C'est une question indispensable
cependant, qui ne doit pas empêcher l'action mais doit aider à en mesurer
la légitimité, en âme et conscience : qui parlera au nom de ceux qui
ne s'expriment pas, du moins "pas comme il faut" ? au nom de quoi, de
qui parlerait-il ? comment s'y prendra-t-i ?
C'est toutes ces questions que le film aborde, lui qui multiplie les
discours sur les ouvriers de l'usine, depuis les propos les plus apparemment
convenus, ceux du patron ou des syndicats, jusqu'aux plus surprenants.
Lorsque le directeur du personnel s'entretient avec Franck de son
questionnaire, il trouve des mots étonnamment justes, avec une bonne dose de
mauvaise foi, certes, mais aussi de bon sens : " crois pas que je
prenne les gars pour des abrutis, mais tu sais, c'est vachement intimidant
de se retrouver comme ça devant une feuille blanche " ; et
lorsqu'Alain, agacé par le désir de Franck de tout changer, y compris
peut-être les gens, s'impatiente, il lui rappelle ce qu'est "la vie de
plein de gens" : " maintenant, toi, si tu peux l'améliorer, tant
mieux, mais en attendant, il faut qu'ils tiennent ".
Point aveugle de la société, trou noir de toutes les luttes, un ouvrier tel
que le père de Franck, tel que le seront toujours les individus les plus
dominés, ne permet en effet qu'une connaissance extérieure, n'offre pour
seule image qu'une opacité insondable, une souffrance muette (et encore,
dans le cas du père, nous sommes justement invités à ne pas l'interpréter
comme une souffrance). Nous sommes donc obligés de nous construire
intégralement, par nous même, une image des opprimés, de leurs attentes.
Tragique responsabilité, qui peut faire de l'intellectuel, du responsable
politique, aussi bien un accoucheur, un Pygmalion qu'un Dr Frankeinstein
(1).
En effet, Jean-Claude Verdeau, le père, ne semble rien vouloir, si ce n'est
la réussite de son fils, réussite sociale s'entend, et sans que celui-ci se
mêle de politique (la politique est l'apanage des mauvais ouvriers,
semble-t-il penser, un frein à l'ascension sociale) : le film durant,
il n'exprimera aucune opinion sur sa condition, tout simplement parce qu'il
se l'est toujours interdit, qu'il ne se sent pas
autorisé (2) : fier de sa
machine, il ne répond pas aux brimades des contremaîtres, il serre la main
du patron, et sermonne son fils lorsque celui-ci dénonce l'ambiance à la
table des cadres, le midi. Ultime témoignage de son absolu respect de
l'autorité, et de cette impuissance à porter un jugement critique sur sa
situation, il continuera à travailler jusqu'au dernier moment, jusqu'à ce
que son fils s'interpose entre lui et sa machine et l'agresse verbalement.
Le père alors ne répond pas : à bout d'humiliations, il coupe le
moteur, retire ses gants, mais ne trouve pas les mots et n'ose pas porter la
main sur son fils. Sa lèvre tremble, mais les mots ne sortiront pas. Même
dans l'humiliation la plus intense, dans la négation la plus complète des
valeurs sur lesquelles il a fondé son identité, il reste soumis - à son fils
comme au patron.
La beauté du film, beauté morale assurément, beauté politique conséquemment,
c'est qu'il n'en reste pas là. Au moment où il s'achève, à travers la
question de Franck, le film nous regarde en face : il nous laisse
imaginer la destinée d'Alain, de Jean-Claude, de Franck aussi, toutes trois
difficiles. La honte que le père a transmise au fils, la culpabilité que le
fils lui renvoie d'avoir trop bien réussi, il la transforme en interrogation
sur la société : peut-être faut-il trouver une place, mais il faut
surtout en être fier. Au cours d'une discussion avec sa mère, Franck entend
de la part de celle-ci, qui cherche à le faire lâcher prise, les mêmes
arguments que ceux du patron à la syndicaliste : " Pense à tous
les sacrifices qu'on a faits pour toi ", " tu es égoïste ",
" tu es fier " : ce sont les deux dernières
accusations qui le feront réagir, l'égoïsme comme une contrevérité avérée,
la fierté qu'il revendiquera comme une qualité. Qu'on soit ouvrier ou cadre,
il faut être fier pour ne pas tout accepter.
C'est là que le film devient une véritable éducation politique, au sens que
donnait Flaubert à L'éducation sentimentale, c'est à dire une sorte
de dépucelage militant. Ressources humaines nous renvoie à nos propres
réflexes de classe, à nos propres a priori : le portrait de Mme Arnoux, la
syndicaliste la plus virulente, en est la parfaite illustration. Lors de sa
première apparition, on ne retient que son agressivité, sa rhétorique
militante semble tourner à vide, gratuitement, et pourtant, elle ne dit rien
d'autre que ses camarades des autres syndicats, mais elle seule dérange, par
le ton de sa voix, par son attitude ironique, fermée - le patron dira "butée".
A l'inverse, la façon posée de s'exprimer des autres syndicats, leur langage
plus soutenu, attire la sympathie immédiate du patron, parce qu'ainsi ils
donnent des gages de bonne volonté, et que finalement, pour lui, c'est là
l'essentiel : il y aura toujours moyen de s'entendre, c'est à dire de
s'arranger (3). Nous sommes donc amenés à faire
nôtre le mea culpa de Franck, à la fin du film :
nous aussi nous avons été
amenés à juger sévèrement Mme Arnoux, à cause des circonstances, à cause de
son agressivité, alors qu'elle apparaît, finalement, comme la meilleure
alliée, celle qui sait souffrir avec l'autre, compatir véritablement,
organiser la riposte. Ce personnage nous apprend beaucoup : outre la
violence institutionnelle qu'il subit, et que nous relayons malgré nous,
qui fait toujours porter la responsabilité sur le trouble-fête, sur celui
qui exprime sa souffrance, comme il peut, et non sur la structure qui l'a
causée, Mme Arnoux illustre aussi la nécessité d'être parfois buté, de
claquer la porte - de se fermer et de couper court. De ce point de vue la
syndicaliste ressemble à Alain : lui aussi refuse de répondre au
questionnaire, il rêve sur sa chaise. Là encore nous sommes amenés à porter
un jugement sur lui, celui de Franck, celui du bon élève sur le mauvais,
celui de ceux qui préfèrent le dialogue, qui savent qu'ils ont à y gagner.
Là encore, l'ouvrier semble n'avoir rien à dire, comme s'il ne voulait pas
"s'impliquer". Mais il n'est pas possible de ne pas s'impliquer, lui répond
Alain le soir même : " j'y suis tous les jours, à
l'usine ! ".
C'est là que le film est peut-être le plus fort, lorsqu'on prend conscience
qu'Alain ou Mme Arnoux ont raison, malgré les apparences, et que Franck a
encore à apprendre d'eux, qui savent parler quand il faut, mais aussi se
taire et couper court. N'est-ce pas avant tout son ouverture qui a fait du
jeune stagiaire le complice, l'otage et l'alibi du patron ?
Jean-Baptiste, le 19.02.2000.
(1) "Les jeunes des banlieues" en sont l'exemple type : il faut voir
comment l'image que "la société" porte sur eux les façonne en grande part,
détermine leur évolution, ne leur laissant parfois comme alternative que
d'adhérer aux pires clichés véhiculés par les médias.
(2) Franck, entré dans l'entreprise avec l'espoir de mettre tout le monde
d'accord, ou du moins de "relancer le dialogue social", s'y essaie pourtant,
et obtient de lui quelques réactions. Lorsqu'il prépare le texte de sa
consultation, demandant à son père son avis sur "l'annualisation", celui-ci
lui répond que " ce n'est pas régulier ". Son fils ne perçoit pas le double
sens des propos et s'étonne : " ça sera moins monotone " ;
il insiste même, il revient à la charge : " c'est bien de ne pas
faire que travailler ". Son père hésite : " Je ne trouve pas que
c'est monotone ", " Sais pas. […] Je reste
méfiant ". Néanmoins, après la consultation, Jean-Claude demandera
à son fils s'il a bien répondu, s'il "a corrigé la copie", révélant
littéralement que le questionnaire était resté incompréhensible, et qu'il ne
se reconnaissait pas autorisé à porter un jugement, ayant bien compris en
cela l'insistance maladroite du fils et la manœuvre du patron...
(3) Le film recèle ainsi quantité d'indications sur les habitus des
différents groupes sociaux, et ces goûts, ces réflexes, ces dispositions
acquièrent ici une importance nouvelle par l'importance que le scénario
leur accorde, le rôle déterminant qu'ils jouent dans la mise à l'écart de
tel ou tel personnage, et la promotion de tel autre. C'est d'abord cette
façon de prendre la parole, en réunion mais aussi au restaurant (le père est
incapable de se fâcher sans hausser la voix, ce que lui reproche sa femme),
mais c'est aussi les activités qui distinguent les cadres, le ski comme
sujet de discussion imposé, pour oublier celui des 35 heures, ou une façon
plus détachée d'évoquer toute sorte de question (le test que subit Franck
en arrivant, quand on lui demande son opinion sur le temps de travail),
c'est enfin l'expérience scolaire qui crée un modèle pour l'expérience
professionnelle, le rapport au patron (le père de Franck, qui veut que son
fils révise avant d'aller le rencontrer, qui ne supporte pas son
détachement justement, alors que tout repose dessus)...
Vous pouvez retrouver ce texte dans les archives de L'Ornitho :
http://www.ornitho.org/numero21/cinema/rh.html.
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: 04.04.2000
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