C'est
quoi, la gauche ?
Pourquoi
faut-il maintenir
le
clivage droite/gauche ?
Blanc
bonnet et bonnet noir...
Cela nous concerne tous.
Nous avons tous (trop) entendu ce
discours : "la gauche gouverne comme la droite", "la gauche gestionne",
"la gauche n'est plus gauche quand elle est au gouvernement".
Et nous n'avons rien dit le plus souvent,
et nous avons accepté un tel débat, que ce soit pour en contester
l'idée, ou pour la renforcer.
Nous ne devons plus commettre cette
erreur. De même que nous ne devons plus juger la politique des différents
gouvernements socialistes ou "pluriels" : nous n'en finissons pas, et nous
prêtons le flan à d'immanquables et légitimes critiques.
Non, nous devons faire porter la contestation
ailleurs, et souligner la nature perverse de ce raisonnement - son danger,
son très haut danger. Accepter un tel débat, accepter de
renvoyer dos à dos la gauche et la droite, c'est parfois accepter des représentations
de droite, ou alors s'en faire l'allié objectif, en réclamant
toujours plus. En effet, pourquoi la droite serait la seule à "gérer"
? Pourquoi y aurait-il une seule façon d'être un gouvernement
responsable ?
Même si c'est pour se dire déçu
de sa timidité, de son manque d'audace, il ne faut jamais concéder
que la gauche peut gouverner à droite.
Non, nous ne devons pas accepter de
poser le clivage en ces termes, car de là à dire qu'il n'y
a pas d'autre politique qu'une politique étroitement comptable,
qu'une politique sinistre de réduction des déficits, voire
de réduction du poids de l'Etat, il n'y a qu'un pas - un très
court pas - et beaucoup l'ont déjà franchi. Et parmi eux,
chose singulière, beaucoup semblent le regretter, semblent rêver
d'autre chose... Car ce clivage-là, il finit toujours par se poser
en termes d'utopie et de réalisme, et trop de gens finissent par
y croire !
Non, nous ne voulons pas de cette
schizophrénie-là. Tout le mal vient d'une seule et même
attitude, quand l'on accepte que la politique nous déçoive
toujours, ou qu'elle nous soit à tout jamais inaccessible - au lieu
de se dire, par exemple, que nos attentes sont peut-être mal formulées,
et les réponses trop stéréotypées...
Mais au finale, qui cherche à
vraiment confondre droite et gauche ? Bien sûr, des militants engagés,
des hommes au contact de la misère ont le droit de se dire
déçus des gouvernements de gauche, car les changements sont
toujours longs, et les gouvernements parfois terriblement attentistes.
Cependant, ce discours-là,
ce discours qui cherche vraiment à confondre droite et gauche, on
ne l'entend pas n'importe où, chez n'importe qui. Ce discours-là
ne vient pas seulement d'une gauche "vraiment de gauche", mais aussi, souvent,
de gens de droite, ou qui s'apprêtent à le devenir, de ces
gens aussi qui ont voté Chirac aux présidentielles
de 1995, car c'est là que finissent parfois les "déçus
du socialisme"... Rien n'est plus dangereux que ces gens dits de gauche,
qui ne savent pas pourquoi ils le sont : ils finissent parfois par voter
à droite "pour sanctionner la gauche" !
Bref, pour répondre vraiment
à notre question, deux éléments de réflexion
:
-
S'il parfois est vrai - et heureux même
- que droite et gauche s'accordent sur certains points (et même sur
certains projets), il ne faut jamais s'y arrêter. C'est là
un raccourci de journaliste croyant faire oeuvre d'analyste, et préférant
faire valoir l'idée d'un compromis. Comment ne pas voir les différences
d'approches, sur un sujet délicat comme l'Euro, par exemple ? Comment
ne pas s'apercevoir que gauche et droite peuvent parfois vouloir la même
chose, mais avec des intentions différentes ?
-
Et puis, dans la plupart des cas, sur
la plupart des questions, il est vraiment profitable de marquer la différence,
de souligner ce qui divise à l'intérieur même de ce
qui unit - faute de quoi le consensus se fera toujours trop tôt,
et toujours sur le dos des mêmes ! Il s'agit alors d'être bon
stratège, de souligner les clivages à des fins de mobilisation,
de négociation, ou tout simplement de pédagogie - sauf risque
de blocage majeur, d'où rien ne sortirait. Ensuite, il sera toujours
temps de montrer sa bonne volonté, sa compréhension des "grands
équilibres"...
C'est
quoi la gauche ?
Pour bien souligner le débat,
et pour présenter quelques-uns de ces pièges trop fréquents,
voici quatre questions trouvées sur Internet, sur une liste de discussion.
Quatre questions évidemment posées par un de ces trop fameux
"déçus du socialisme" (ce que l'expression peut être
bête !).
On me permettra de ne pas accabler
l'auteur, et de ne pas mentionner son nom ; d'autant que ses interrogations
se trouvent particulièrement répandues !
- Dans sa gestion d'une entreprise,
comment se repère actuellement un patron de gauche d'un libéral
?
- Dans sa gestion du service public,
comment se repère actuellement un Etat à gauche ?
- Dans sa politique européenne,
comment se repère un groupe de gauche ?
- Sur quelles valeurs et comportements
se repère actuellement une personne de gauche ?
Nous donnons l'ensemble par souci de
clarté, mais nous ne répondrons en détail qu'à
la première question, qui nous semble de loin la plus pernicieuse.
On trouvera aussi quelques éléments
de réponse à la dernière interrogation, que l'on pourra
prolonger avec la page quelles
valeurs pour la gauche ? .
Pour les deux autres questions, chacun
jugera par soi-même, d'autant qu'il faudrait pour y répondre
rentrer dans la vie des partis, ce qui n'est pas notre objet, et tenir
compte de leurs stratégies électorales, ce qui permettrait
toutes les compromissions, et tous les procès d'intention (faut-il
accepter que la gauche cherche à séduire l'électorat
du centre ? par exemple).
Qu'est-ce
qu'un patron de gauche ?
Soit la question : "Dans sa
gestion d'une entreprise, comment se repère actuellement un patron
de gauche d'un libéral ?"
Précisons dès l'abord
que nous n'avons pas l'intention d'entrer dans les détails de cette
gestion. Ce serait tomber dans le deuxième piège de la question
: outre qu'elle sous-entend qu'il n'existe pas de patron de gauche, elle
aimerait faire avouer à tous les employés, et autres "incompétents
notoires", qu'ils ne connaissent pas le monde de l'entreprise...
Il faut rappeler par ailleurs que,
du passage de la théorie à la pratique, toutes les contradictions
des individus se révèlent : un patron qui voterait à
gauche par exemple, et qui s'en vanterait, peut très bien faire
preuve au quotidien du pire paternalisme ; comme un patron qui voterait
à droite peut manifester à l'égard de ses employés
le plus grand respect, une écoute et une attention de qualité.
De tels exemples ne prouveraient donc
rien, sinon que la traduction politique de nos convictions est une chose
bien difficile !
Nous devons pourtant réfléchir
à ce que représente concrètement un patron de gauche.
Ne serait-ce que pour donner des idées à nos lecteurs entreprenants...
Mais aussi pour contrecarrer l'idée lancinante que seule la droite
serait réaliste, responsable, et autres fariboles dont elle se régale
! C'est d'ailleurs son seul argument, qu'elle décline à longueur
de campagnes.
Le crédit dont jouit cet "argument"
en est même désespérant : sous prétexte qu'il
faut bien opposer droite et gauche, et que la droite a longtemps incarné
le pouvoir en place, la gauche est encore vécue comme le lieu du
rêve impossible, du fantasme égalitaire pur, des bonnes intentions
coupées des réalités. Cela peut certes s'appliquer
à un certain électorat, mais qui pourrait prétendre
que la gauche actuelle ne présente que des doux rêveurs ?!
Souvent nous nageons ainsi en pleine
contradiction : un même détracteur de la gauche pourra tour
à tour, et à peu de temps d'intervalle, lui reprocher d'incarner
le rêve naïf d'égalité, et de posséder
des dirigeants "gestionnaires" ! Terrible situation, véritable crise
d'identité de la gauche, malgré son apparent crédit.
Peu de gens, même à gauche, sont sortis de cette hésitation
qui ressemble souvent à de la résignation ou du découragement.
Et pourtant le débat semble bien dépassé : la gauche
ne parle plus que de réformes, et de réformes bien prudentes,
et en même temps ses dirigeants semblent aujourd'hui se parler, se
parler en toute franchise, sans coups bas, ni autres arrière-pensées
de diviser pour mieux régner. Comme disait et laissait dire Jospin dans les
premières années de son gouvernement, nous sommes en
plein "réalisme de gauche"... Laissons de côté le côté
campagne de communication, et admettons que les conditions sont réunies
pour de grands chantiers ; encore faut-il que tous en aient le courage
et les moyens !
C'est pour cela qu'il convient de combattre,
sans relâche, toutes les idées fausses, les représentations
trompeuses qui traînent encore.
Ainsi, en quelques mots et quelques
pistes, un patron de gauche par exemple :
-
augmente spontanément ses
employés quand la boîte tourne (ça existe, mais si,
nous en connaissons !), ou quand... le gouvernement augmente le Smic !
(même si ses employés gagnent déjà bien davantage)
: cela ne veut pas dire qu'il fait cela aisément, l'argent est toujours
difficile à sortir quand on est chargé de le faire rentrer
; mais il sait aussi qu'à trop écouter les sirènes
de l'orthodoxie patronale (une bonne entreprise est une entreprise qui
"dégraisse"), on oublie le facteur humain - pourtant essentiel à
la bonne marche d'une entreprise ;
-
se salarie soi-même au même
montant que ses employés : rare ! Cas limite, nous l'accordons,
et plus facile avec des salaires point trop élevés, et primes
en fin de mois... ; le symbole est beau, puisse-t-il motiver !
-
ne délègue pas seulement
les tâches subalternes, responsabilise les employés ; et cela
se voit vite : un patron de gauche envisage une rentabilité à
long terme, et non pas immédiate : il cherche à former, à
impliquer, sans que cette implication soit le moyen dissimulé d'aliéner
- car l'entreprise reste la chose du patron, de toutes façons.
-
et... embauche quand cela est possible
; mais nous n'aborderons pas ici le problème de cette possibilité...
Par ailleurs, il embauche et forme ; il n'attend pas que l'employé
soit opérationnel tout de suite, il lui laisse sa chance - car quelqu'un
qui cherche un boulot n'est pas toujours a priori motivé,
ou déjà parfaitement compétent, etc.
Mais nous approchons là d'une
autre question : ce que c'est qu'une personne
de gauche (voir plus bas).
Cependant, si quelqu'un parmi vous souhaitait proposer un récit
sur ce sujet, n'hésitez pas !
Un
salaire de gauche ?
Certes, c'est toujours le point où
se cristallisent les débats, alors que l'injustice et l'inégalité
prennent beaucoup d'autres formes.
Certes, dans la gestion d'une entreprise,
le salaire du patron n'est que peu de choses comparé à l'ensemble
de la masse salariale et du chiffre d'affaire.
Il n'empêche, il existe là
une vraie politique de gauche pour un employeur, une politique à
sa portée. Et que personne n'ose venir dire que c'est indifférent
! La façon dont est fixé le salaire à l'embauche,
ou dont se passent les augmentations, mérite réflexion. L'employeur
dispose de trop de moyens de noyer le poisson, et le premier de ces moyens,
auquel nous voulons nous limiter, est théorique : il définit
le salaire à sa guise, selon ses propres modes de calcul, qu'il
impose comme naturels, logiques, légitimes - alors qu'il n'y a là
qu'arbitraire. Il s'agit de ne pas se laisser berner par ce discours.
En général, dans ce
type de débat (à quoi reconnaît-on un patron de gauche
? par exemple), la question du salaire est toujours "secondaire".
C'est toujours cette même belle argumentation : le coup classique
du "détail" ! Bref, quand l'objection se présente, c'est
toujours une exception...
Et pourtant... d'un point de vue théorique,
c'est de la plus haute importance ! Et c'est par la théorie qu'il
faut toujours commencer ; sans quoi, si nous ne posons pas les problèmes
en théorie, nous ne réussirons jamais à les étudier
en pratique. Quand nous allons vite, quand nous passons par dessus la théorie,
nous ne sortons jamais des problèmes concrets qu'avec de petites
réponses, aux vues courtes et conservatrices, sans imagination.
Seule la théorie peut nous rendre de l'imagination !
Nous maintenons donc. Un patron de
gauche, par exemple, se pose ce type de problème : la légitimité
de son salaire, la légitimité de ses prérogatives,
de ses avantages, etc. Ca
ne veut pas dire qu'il y répond tout le temps de la même façon
! C'est sûr qu'être de gauche, c'est toujours s'exposer davantage
aux contradictions - dans
ce cas particulièrement.
A l'opposé, un employeur de
droite cherchera toujours à donner son pouvoir comme naturel, à
légitimer ses moindres avantages, et les salaires de ses employés.
Pour preuve, ce développement
de notre "déçu du socialisme" : "On ne paye plus (ou
de moins en moins) les personnes sur des fonctions.
On les paye sur des objectifs
et des projets. Il n'y a donc aucune raison d'augmenter uniformément
les salaires. Les entretiens d'appréciation sont là pour
élaborer avec chacun un plan d'action et de rémunération."
Si c'est pas du discours libéral,
ça ! Essayer de faire
croire qu'il y a une légitimité quelconque à tel ou
tel salaire, alors qu'on paye les personnes comme on peut ! Un salaire,
c'est arbitraire, c'est tout, ça ne repose
sur rien d'objectif. Sa légitimité est une vue de l'esprit.
Et qu'on ne nous réponde pas
qu'il repose sur la valeur ajoutée qu'un salarié apporte
à une entreprise. Voilà encore une façon de faire
croire que le salaire est "mérité".
Quand un patron de droite peut sous-payer,
à boulot et "productivité" égaux, il sous-paye. Le
salaire est dicté par la seule loi de l'offre et de la demande.
Si la fonction est rare, le poste est cher, et inversement. Ensuite, il
y a aussi le facteur individuel : si le salarié fait valoir ses
mérites, et se "vend" bien, il peut faire augmenter son salaire.
S'il ferme sa gueule, il reste sous-payé.
Alors, qu'on ne nous parle pas de
"valeur ajoutée", par pitié ! ça nous fait penser
à ces gens qui comptent les fonctionnaires comme
inactifs... sous prétexte qu'ils
ne produiraient pas de richesse !
Et pourtant, peut-on dire que la "valeur
ajoutée" qu'un professeur apporte à ses élèves
est nulle ? Non ? Mais comment calcule-t-on le profit intellectuel d'un
enseignement ?
Et des gens doutent d'une différence
entre droite et gauche !
A
quoi reconnaît-on une personne de gauche ?
Soit la question subsidiaire : "Sur
quelles valeurs et comportements se repère actuellement une personne
de gauche ?"
En prenant les mêmes précautions
que plus haut (difficile passage de la théorie à la pratique),
nous dirions qu'une personne de gauche :
-
prend en compte les déterminismes
(sociaux et autres), au lieu d'en rendre uniquement responsable l'individu
: ce qui ne veut pas dire que cette personne accepte tout, bien entendu...
(mais on n'aide personne en lui donnant seulement des coups de pied au
cul, ou en lui renvoyant au visage l'image de son état) ;
-
ce qui revient à dire aussi qu'elle
ne cède pas à l'idéologie de la volonté toute
puissante ("quand on veut, on peut" - histoire de culpabiliser ceux qui
ne peuvent pas), qu'elle ne croit pas les hommes libres, qu'elle accepte
(pour tous, mais en partie seulement) de les appréhender comme victimes.
Et avant de nous arrêter là
:
-
une personne de gauche a pour idéal
l'autonomie la plus complète de l'individu ; accepter d'être
dépendant, c'est déjà accepter l'inégalité.
Tâche délicate évidemment. Nous avons dit : idéal...
Et
la mondialisation, hein ? Qu'en faites-vous ?
Eternelle rengaine des néo-libéraux
: "aussi généreuses soient vos intentions, vous ne pourrez
pas les mettre en oeuvre, la concurrence vous rappelera à l'ordre,
et aujourd'hui, la concurrence est rude".
Qu'en dire, qu'en penser ?
Bien sûr, cela n'est pas complètement
bête ! Mais il faut savoir ne pas se laisser intimider. Souvent,
cette argumentation est appliquée à tord, et n'est pas loin
de constituer un faux problème.
Car avant d'écouter sérieusement
ce type d'idée, encore faudrait-il savoir à chaque fois :
-
si la concurrence internationale est réelle
dans le secteur ; et c'est loin d'être un fait acquis, "la mondialisation"
de l'économie française (ou européenne) !
-
si le marché est uniforme, s'il
est vraiment si étroit, ou s'il y existe de la place pour des produits
un peu différents, avec des designs, des prix, des caractéristiques
variés.
Enfin, si la concurrence est bien réelle... il faut diversifier les
activités ! Ou, plus sérieusement, nous n'avons pas à toujours rentrer
dans la logique de
l'entrepreneur : c'est comme cela que commence l'aliénation. Notre logique
doit être celle de la meilleure solution ; c'est aussi la plus longue certes,
mais il faut faire en sorte que la concurrence ne repose plus sur une quelconque
forme de "dumping social". L'organisation des luttes au niveau international
est encourageante de ce point de vue : c'est vers cela qu'il faut tendre.
En un mot, ne rien céder
aux arguments d'autorité néo-libéraux. La raison vaincra
!
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