, Propos pour servir à la contre-révolution.
  
 
 Argumentaire 
à l'usage des sceptiques, 
des indécis et des curieux.
 
Les questions sont extraites de la presse le plus souvent, ou s'en inspirent. Les réponses sont puisées dans les textes de Bourdieu quand c'est possible, notamment Contre-feux, Liber, Raison-d'agir.
 

 
1. Ennemi de "l'intellectualisme" ? 

Dans la double page qui est consacrée à Bourdieu dans Le Monde des Livres du vendredi 28 août 1998, on peut lire, à l'intérieur de l'encadré de présentation : "Enfant terrible des sciences sociales, il s'en prend au structuralisme de Lévi-Strauss, puis à ce qui sera sa cible principale : l'intellectualisme. Il remet en cause universités et élites dans Homo academicus, La noblesse d'Etat, s'attaque à "la sacro-sainte littérature" dans Les règles de l'art." 

Pas de texte à citer ici, pour souligner l'absurdité et le flou de l'accusation, ou au contraire il y en aurait trop. Ennemi de "l'intellectualisme", Bourdieu ? C'est tout au plus une jolie façon de renverser le problème, et de dénaturer tout à la fois l'expression "anti-intellectualisme" et les travaux du sociologue. 
Car s'il y a bien une position que Bourdieu défend avec constance, c'est celle-là : manifester par l'exemple qu'être un intellectuel, ce n'est pas une histoire de mots, cela a un sens, et que cela doit servir à quelque chose - sans pour autant dévoyer son travail. Il s'agit toujours pour lui de mettre son intelligence au service de la société, et quand personne ne poursuit, de mettre sa compétence au service de la politique - même s'il n'y a justement aucun engagement dans ses postures actuelles. Rien que des questions soulevées, des directions proposées, mais pas de parti à adopter. 
La notice du Monde révèle de toutes façons son incompréhension de l'oeuvre de Bourdieu quand elle fait croire qu'il s'attaque à des valeurs comme l'intellectualisme, à des hommes - les élites - ou à des activités artistiques - la littérature. Ne sortant pas de son domaine, Bourdieu ne s'en est jamais pris qu'à des structures, à des institutions : l'élitisme induit par l'Ecole Normale Supérieure, ou la sacralisation de l'art, qui en dénature le sens. 
Alors non, Bourdieu ne s'attaque pas à "l'intellectualisme" (puisqu'il est un intellectuel et qu'il le revendique !), mais il en dénonce systématiquement les travers, et notamment la pensée scolastique.
 

Et à notre avis, s'il y a bien une lutte que nous devons mener, c'est justement celle de l'intellectualisme - terrible mot. L'anti-intellectualisme n'est que le refus, en général, de la posture intellectuelle, vécue comme asservissement, singerie, au lieu d'être perçue pour ce qu'elle est : une libération. 
 

2.Un irresponsable sans projet ? 

Notre cher Roger-Pol Droit, dans son article (même supplément du Monde), laisse percer quelques interrogations qui montrent une tragique incompréhension de toute forme de résistance. A propos de La domination masculine, qui n'est, comme par hasard, "pas le meilleur ouvrage de Bourdieu" (insidieuse façon d'introduire les critiques et d'insensibiliser le lecteur), il écrit : "Comment en sort-on ? Question impossible à écarter, puisque Bourdieu ne choisit évidemment ni l'apologie de la domination ni le constat cynique et désabusé de sa perpétuité. Question apparemment impossible à résoudre, puisque les formules de Bourdieu deviennent alors fort vagues et se contentent d'en appeler à une "transformation radicale", dont on ne sait finalement ni en quoi elle consiste ni ce qui peut la produire ni comment y oeuvrer." 

Ah le joli "apparemment impossible à résoudre" ! 
Sans vouloir accabler Roger-Pol Droit, que nous devinons d'une parfaite et touchante sincérité, nous ne voyons pas comment lui répondre sans nous moquer. Quelle "transformation radicale" peut bien vouloir Bourdieu sinon une rupture franche avec tout ce qu'il dénonce ? La plus grande rupture et la meilleure possibles. Voilà bien le type d'interrogation qui réussit, sans aucun argument sérieux, à décrédibiliser un auteur dans l'esprit de lecteurs inattentifs ou indifférents. 
 

Au demeurant, et pour ne pas revenir sur les questions du type "mais que proposez-vous ?", voici une réponse des plus parfaites qui puissent se donner (elle est de Bourdieu, elle provient de l'article-discours "chercheurs, etc." - encore lui !) : "Nous n'avons pas à tomber dans le piège du programme. Il y a bien assez de partis et d’appareils pour ça. Ce que nous pouvons faire, c'est créer non un contre-programme, mais un dispositif de recherche collectif, interdisciplinaire et international, associant des chercheurs, des militants, des représentants des militants, etc., les chercheurs étant placés dans un rôle bien défini : ils peuvent participer de manière particulièrement efficace, parce que c'est leur métier, à des groupes de travail et de réflexion."   
 

2.b. La rumeur d'une liste "gauche de la gauche". 
 
Mieux encore : le refus de Bourdieu de s'engager aux côtés des appareils politiques traditionnels a pu faire croire à la constitution d'une liste alternative de gauche aux élections européennes de 1999. Voici la réponse qu'il a donnée à Télérama en août 1998 (n°2535). 

Télérama : "La subversion, ce pourrait être pour vous un projet politique ? Quel est votre rôle exact dans cette liste "gauche de la gauche" qui se constitue, dit-on, sous votre parrainage pour les prochaines élections européennes ?" 

Réponse de Bourdieu : "Tout ça n'est qu'invention, malveillante le plus souvent, de journalistes. Nous avons parlé (Le Monde du 8 avril 1998) d'une "gauche de gauche" (et non de la gauche), c'est-à-dire, tout simplement, d'une gauche vraiment respectueuse des promesses qu'elle a faites pour obtenir les suffrages des électeurs de gauche - en matière de droit acordés aux homosexuels ou aux étrangers par exemple. Parler de "la gauche de la gauche" comme l'ont fait spontanément les journalistes, c'est transformer une intervention presque banale - n'est-il pas normal, de la part des électeurs, de rappeler les élus à leurs engagements ? - en prise de position radicale, extrémiste, facile à condamner. De là à inventer que des chercheurs, dont ce n'est pas le métier, vont s'engager dans la lutte politique, il n'y a qu'un pas. 
Cette histoire illustre parfaitement mes analyses du champ journalistique qui réduit les prises de position intellectuelles à des choix politiques, qui ne connaît que les opinions tranchées, organisées selon ses propres catégories, droite/gauche, gauche/extrême gauche, qui ne comprend pas ou ne lit pas ce qui s'écrit et finit par interdire toute intervention analytique dans le jeu  politique. La déformation systématique que le journalisme fait subir aux propos publics des chercheurs - et la résistance forcenée qu'il oppose aux démentis et aux mises au point, exerçant ainsi une véritable censure - n'encourage pas beaucoup les chercheurs à intervenir." 
 

3. Le coup de l'autoritarisme. 
 
Le seul "argument" (si l'on peut dire) qui semble tenir en général, c'est le coup du savant génial, mais qui n'applique pas ses connaissances  à lui-même, qui dénonce en chaire l'autoritarisme, et la pratique dans les faits. Ici je ne cite personne, tout le monde a déjà lu ou entendu cette idée-là. 

Outre que Bourdieu a évoqué cette question de l'autorité de son discours, et qu'il la justifie par la nécessaire riposte à l'autorité de l'ennemi (voir ci-dessous, 3.b), l'accusation d'autoritarisme permet quelques glissements de sens inacceptables, car le comportement d'un individu ferme et intransigeant ne peut être comparé sérieusement à une dictature : ils ne possèdent bien évidemment ni les mêmes implications ni les mêmes conséquences. Plus simplement, n'est-il pas vrai, comme l'a écrit G. Bataille, que "la vérité - et la justice - exigent le calme, et pourtant n'appartiennent qu'aux violents." ? 
 

3.b. Le coup de l'intellectuel "engagé". 

Avant de citer Bourdieu, j'aimerais évoquer aussi l'article de Bernard Lahire, qui attaquait Bourdieu dans le même supplément du Monde des Livres au motif qu'il quittait sa chaire du Collège de France pour se risquer dans les sentiers peu scientifiques de l'intervention publique, déclinant de toutes les façons possibles et imaginables cette critique-là. Une telle position est intéressante, mais un peu courte : sous prétexte que certains intellectuels ont légitimé les pires atrocités par le passé, et donc que "l'engagement" n'est pas une valeur en soi, nous n'aurions plus le droit de rien dire ? Triste perspective...
 
 
En réponse, voici donc le même et éternel article-discours (pardonnez la longueur de la citation) : 

"Les mouvements sociaux sont en retard de plusieurs révolutions symboliques par rapport à leurs adversaires, qui utilisent des conseillers en communication, des conseillers en télévision, etc. 

"La révolution conservatrice se réclame du néo-libéralisme, se donnant ainsi une allure scientifique, et la capacité d'agir en tant que théorie. (...) Nous avons affaire à des adversaires qui s’arment de théories, et il s'agit, me semble-t-il, de leur opposer des armes intellectuelles et culturelles. Pour mener cette lutte, du fait de la division du travail, certains sont mieux armés que d'autres, parce que c'est leur métier. Et un certain nombre d'entre eux sont prêts à se mettre au travail. Que peuvent-ils apporter ? D'abord une certaine autorité. (c'est nous qui soulignons) Comment a-t-on appelé les gens qui ont soutenu le gouvernement en décembre [1995] ? Des experts, alors qu'à eux tous ils ne faisaient pas le quart du début du commencement d'un économiste. A cet effet d'autorité, il faut opposer un effet d'autorité. 

"Mais ce n’est pas tout. La force de l’autorité scientifique, qui s'exerce sur le mouvement social et jusqu'au fond des consciences des travailleurs, est très grande. Elle produit une forme de démoralisation. Et une des raisons de sa force, c'est qu'elle est détenue par des gens qui ont tous l'air d'accord entre eux - le consensus est en général un signe de vérité. C'est aussi qu'elle repose sur les instruments apparemment les plus puissants dont dispose aujourd'hui la pensée, en particulier les mathématiques. (...) A cette idéologie, qui habille de raison pure une pensée simplement conservatrice, il est important d'opposer des raisons, des arguments, des réfutations, des démonstrations, et donc de faire du travail scientifique."  
 
 

Doit-on préciser cependant qu'il s'agit là, quand des gens parlent de son "autoritarisme", d'un échec de Bourdieu ? Beaucoup de gens ne voient que violence verbale, "autoritarisme", là où Bourdieu voudrait exercer, par moments, une forme de violence symbolique - profiter de son autorité. 
Cela n'est pas innocent. La langue commune n'est pas habituée à analyser ces choses-là. Ne dit-on pas d'un prof qu'il manque d'autorité quand il semble doux, c'est-à-dire quand il n'est pas autoritaire ? Et pourtant, qui connaît la vraie autorité (celle qui ne vise pas à obtenir une simple apparence d'ordre, celle qui n'use pas de "l'argument d'autorité") sait qu'être autoritaire est la pire attitude qui soit, celle qui aliène et qui génère les révoltes. 
 
Alors, pour revenir à Bourdieu, cet extrait nous semble préciser parfaitement le problème : il ne s'agit pas de légitimer cette chose très délicate qu'est l'argument d'autorité, mais de savoir profiter des "effets d'autorité". L'essentiel étant aussi de bien distinguer et cloisonner, pour soi-même, champ de réflexion disciplinaire (les ouvrages de sociologie par exemple) où l'on doit se l'interdire, où la contradiction et les nuances peuvent encore (et doivent) s'exprimer, et champ d'intervention politique (les médias), où l'argument d'autorité peut parfois servir - où certains interlocuteurs attendent de vous des réponses bien tranchées. 
 
 

Voilà pour le moment. N'hésitez pas à intervenir. 
  

    

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Dernière mise à jour : 04.04.2000
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