Stratégies
d'évitement : l'attente au cœur du film
Ainsi Val Abraham se souvient-il
de Madame Bovary, le plus souvent en reprenant des éléments
du roman qu'il transforme légèrement. Sans s'attarder sur
nombre de déplacements attendus, imposés par la transposition
de l'intrigue dans le Portugal d'aujourd'hui (comme cette ferme du père
de l'héroïne qui devient une exploitation viticole de la vallée
du Douro), le film ménage de vraies surprises, des décalages
aux effets plus subtils et plus pervers qui trouvent une véritable
pertinence à l'intérieur même de l'œuvre.
Aussi la promenade à cheval
d'Emma Bovary avec Rodolphe trouve-t-elle son prolongement dans Val
Abraham, mais elle est désormais d'un nouveau genre : c'est
sur son hors-bord personnel que l'emmène Fernando Osorio, le jeune
notable des environs... Voilà qui introduit une modernité
moqueuse dans l'univers presque atemporel du film, et surtout qui réalise
une correspondance inattendue entre les deux sorties. La promenade romantique,
à cheval, n'est plus de mise, semble-t-il. Ce qui troublerait les
jeunes femmes aujourd'hui, ce serait le hors-bord... De Madame Bovary
à Val Abraham, le romanesque s'est déplacé.
La surprise de voir surgir un hors-bord
est à vrai dire d'autant plus vive qu'on attendait une correspondance.
Le film construit même assez fortement l'attente de cette scène
: à la fin de la séquence précédente, la voix
off évoque la liaison d'Ema et d'Osorio, ce jeune notable rencontré
peu auparavant, nous renvoyant naturellement à Rodolphe, premier
amant de madame Bovary. Puis l'argument dont Ema use pour s'absenter -
le prétendu besoin de repos - rappelle de nouveau la première
liaison d'Emma, où le prétexte de la santé permit
la fugue des amants... Ainsi un parallèle s'est créé
entre le livre et le film : avant même qu'on ait pu lire à
l'image la liaison d'Ema et d'Osorio, on s'apprêtait à trouver
un équivalent de la promenade à cheval et de la scène
de la baisade...
C'est là un mécanisme
important de Val Abraham. Le film crée une attente très
forte, et il joue ensuite avec cette attente : dans un même temps,
il la déçoit et il y répond à la fois; c'est-à-dire
qu'il la satisfait, mais à un autre niveau. Le décalage apparaît
tout de suite, comme la distorsion entre promenades à cheval et
en hors-bord, mais aussitôt, un autre type de correspondance s'établit
: finalement, le canot à moteur est aussi un moyen de locomotion,
une façon de faire une promenade, et il a la même fonction
que le cheval, il participe d'une stratégie de séduction.
Cette déception de l'attente, qui pousse à reconnaître
de plus secrètes, de plus audacieuses correspondances, est une pratique
à l'œuvre dans tout Val Abraham.
La façon de traiter les amours
d'Ema réveille aussi le souvenir de Flaubert, et plus précisément
de ses fameux évitements. Au lieu de décrire l'ébat
amoureux qui clôturait l'épisode de la promenade à
cheval, le narrateur de Madame Bovary attirait en effet l'attention
du lecteur sur les bruits de la forêt2.
Il abandonnait véritablement ses personnages au seuil de l'acte
amoureux, juste après qu'il fut dit d'Emma : "elle s'abandonna".
Cet évitement d'une scène, on en trouve aussi le procédé
dans Val Abraham : ne serait-ce qu'après la promenade en
hors-bord, la caméra se détourne du canot pour suivre dans
les vignes du domaine d'Osorio les propos du majordome et de son neveu
Fortunato... Mais plus encore lors de l'évocation des amours d'Ema
avec son second amant, Fortunato : après une sortie en hors-bord
(le domestique a pris la place du maître), ils se dirigent tous deux
vers le domaine. Ema souhaite profiter du paysage, ce qui n'est pas fréquent,
et Fortunato sur le seuil de la porte s'impatiente - déjà
propriétaire. Quand la jeune femme se décide enfin à
entrer dans la maison, la caméra s'attarde dehors puis quitte le
lieu pour nous montrer le travail dans les vignobles 3...
Plus
généralement, c'est le film de Manoel de Oliveira tout entier
qui pratique un certain évitement : jamais l'amour physique n'apparaît
à l'image. Tout juste arrive-t-on après, comme avec Narciso,
le jeune violoncelliste, ou Osorio, le propriétaire foncier. En
tout cas, pas de caresses, pas de baisers ni de nudité : le corps
est absent de Val Abraham. Le seul contact du film entre deux épidermes,
c'est cette main d'Ema posée sur celle de Carlos, son futur mari,
lorsqu'elle le revoit à la mort de tante Augustina. Et pourtant,
il n'y a nulle censure chez Manoel de Oliveira, nulle censure extérieure
tout du moins. Les ellipses ne peuvent s'expliquer comme en 1857 par le
respect des bonnes mœurs. C'est donc un choix véritable que cette
absence du corps, cette absence de mots d'amour même 4
: est-ce pour nous dire qu'il n'y a pas d'amour dans Val Abraham,
mais la passion toujours neuve de séduire, aussi bien du côté
de la femme, Ema, que de l'homme, Osorio 5
? ou bien qu'Ema, en quête de considération, ne se résout
pas à ne rencontrer que des corps? Quoi qu'il en soit, Val Abraham
est pour le spectateur comme pour Ema l'expérience d'une attente
déçue.
Le jeu avec l'attente tel qu'il
se manifeste chez Manoel de Oliveira, rappelant l'évitement flaubertien,
n'est donc pas un simple motif. Comme le suggère ce rejet hors champ
des marques de l'amour, il est au cœur même du questionnement sur
le bovarysme : le "double" portugais d'Emma a lu Madame Bovary,
et se croit avertie par son expérience. C'est pourtant une
même vie que la leur : Emma perd sa vie à attendre qu'il se
passe quelque chose, et Ema passe sa vie en croyant ne rien attendre. Cette
distinction essentielle mais finalement sans conséquence pour l'héroïne,
occasionnant un léger décalage entre les deux œuvres, est
à son tour la source de nombreux "évitements".
Autant madame Bovary rêvait
au bal de la Vaubyessard, autant celui de Jacas ne suscite chez Ema aucun
espoir; sa toilette semble indiquer qu'elle s'y est peu préparée.
Nous de même sommes des invités de la dernière minute
: le bal n'est pas annoncé dans le film. Mais quand il survient,
sa simple mention rappelle si fortement le livre de Flaubert que le spectateur
attend un grand événement : "Tout commença quand Carlos
Païva la mena au bal de Jacas", commente la voix off 6.
Mais là encore, l'effet d'annonce sera contredit : Ema semble indifférente.
"C'est un bal comme n'importe quel autre, confie-t-elle.(...) Ne se ressemblent-ils
pas tous?" Son désabusement hautement affiché est une surprise
pour le lecteur de Flaubert. Elle désire ne rien sembler attendre.
Ce nouvel égarement ne doit pourtant pas relâcher notre vigilance
: plus loin dans la séquence, Ema manifeste quelques signes d'intérêt
pour ce bal dont elle a semblé se moquer, et vole même la
boîte de cigarillos d'Osorio, rappelant ainsi in fine le personnage
d'Emma Bovary, son romantisme échevelé et ses rêveries
sur le vicomte 7...
Le film de Manoel de Oliveira navigue
donc entre faux rapprochements et vrais déplacements pour mieux
entretenir l'attente d'une correspondance. Soulignant ainsi l'éternelle
persistance de l'espoir, des rêves romanesques, sous l'apparence
de la désillusion, il noie les parallèles avec Madame
Bovary dans un flot d'indications, et relance le questionnement sur
la maladie des deux "héroïnes" : peut-on revenir du lyrisme?
peut-on réchapper des rêveries romanesques? Val Abraham
répond par la négative et rappelle l'éternelle déception
des attentes. N'échappe pas à son prénom qui veut.
|