Condensations et déplacements : pivots pour une relecture 
 

En marge de l'intrigue commune, on trouve quantité d'autres correspondances, avec toujours de légers décalages, qui produisent un véritable effet d'ironie. En effet, sous les dehors paisibles d'un film au long cours tranquille, de nombreux détails contestent sournoisement la crédibilité de certains personnages, révisent la lecture du roman de Flaubert ou transforment son propos. Cette lecture souterraine fait de Madame Bovary une sorte d'horizon convoqué à chaque détour du film pour être mieux refoulé. C'est à un décryptage de chaque information qu'appelle Val Abraham, comme à la recherche d'un contenu latent. Le film de Manoel de Oliveira procéderait en somme comme les rêves, réutilisant les éléments du livre pour opérer condensations et déplacements. 
Carlos, premier personnage à se présenter, est le premier à subir une modification : à M. Cardeano, le père d'Ema, qui lui a demandé son nom et le remercie des gouttes de miel offertes, il répond par un "médecin et laboureur, pour vous servir." Il nous semble inutile d'insister sur l'effet ironique d'une telle présentation, d'une telle juxtaposition de fonctions. Le prosaïsme suranné du métier de laboureur semble contredire la respectabilité que reconnaît la société à celui de médecin - même si Carlos, le futur mari d'Ema, voulait dire par là qu'il possédait des terres, et montrer ainsi qu'il a du bien. Et si le terme de médecin permet l'identification à Charles, en faisant écho à son titre d'officier de santé, "laboureur" n'évoque rien avec certitude de Madame Bovary, si ce n'est le métier de M. Bovary père, suggérant ainsi l'état comme régressif de Carlos, l'absence d'évolution personnelle. Dans son incongruité même, l'expression "médecin et laboureur" trouve donc une certaine pertinence au sein de Val Abraham : elle indique qu'Ema ne pourra pas former de rêves à partir d'un tel homme, ni avoir pour lui d'ambitions, comme ce fut quelque temps le cas d'Emma. Ainsi, le malencontreux épisode de l'opération du pied-bot n'aura pas lieu. 
De nombreux détails vont d'ailleurs mettre en doute la compétence de Carlos en médecine - comme c'est le cas pour Charles chez Flaubert - à commencer par sa réflexion sur les médecins, qui "ne sont bienvenus que pour les purges et les saignées" (séquence du restaurant). Mais le discrédit est surtout jeté sur Carlos par une ironie souterraine, un travail de sape qui n'apparaît pas aussitôt. Il s'agit d'un éclatement de certaines scènes du livre et d'une dispersion de leurs éléments, d'une reprise de leurs thèmes à travers quantité de petites notations discrètes mais non moins efficaces. Les circonstances de la rencontre de Carlos et d'Ema introduisent déjà l'idée du médecin incapable. Elle a lieu en effet dans un restaurant de Lamego, pendant la fête de Notre Dame des bons Remèdes. Que vient donc faire notre médecin dans cette fête religieuse, où l'on s'en remet à la Vierge pour guérir? N'est-il pas déjà désigné comme incapable, comme ayant recours à des procédés échappant au domaine de la science? 
La présence du père d'Ema ne semble pas plus innocente. En effet c'est de sa santé qu'il entretient tout de suite Carlos : "L'âme du vieil homme s'éclaira face au médecin laboureur", nous explique la voix off; "Il lui conta le long chapelet de ses maladies passées." C'est donc toujours douleurs et blessures qui occasionnent la rencontre des deux futurs époux; chez Flaubert, il s'agissait plus exactement d'une fracture. Serait-ce le présage d'une vie sous le signe de la maladie?... Ni le livre ni le film ne contredisent une telle idée : nos deux médecins ne sauront pas guérir leurs femmes de leur étrange maladie, de cette insatisfaction enracinée dans leur être. 
Dans un œuvre comme dans l'autre, les hommes n'ont d'ailleurs que peu de relief. C'est là un point sensible que souligne Val Abraham : aussi bien le père d'Ema que son mari semblent vivre dans l'ombre de celle-ci. C'est à peine si on peut leur imaginer une vie propre. Plus distant, mais aussi plus évanescent, Osorio n'a rien à leur envier : son personnage se trouve d'ailleurs jouer à la fois le rôle du vicomte de Madame Bovary, puisqu'il est au bal et qu'il y perd son étui à cigares, et celui de Rodolphe, puisqu'il est le premier amant d'Ema. Cette condensation des rôles dans un même personnage, qui en fait comme l'archétype du séducteur, s'effectue aisément dans la mesure où sont respectées leurs fonctions : comme le vicomte aperçu au bal, Osorio est un prétexte pour les rêveries d'Ema; et comme Rodolphe, Osorio initie la jeune femme à l'adultère et l'aiguille sur le chemin de la "corruption"... Mais très vite, ce personnage n'apparaît plus dans le film, alors qu'Ema occupe sa propriété : pas même réduit au stade de fantôme comme Madame, l'ancienne propriétaire des lieux dont le portrait orne le salon, il illustre l'inconsistance des personnages masculins, en germe déjà chez Flaubert avec Charles et Léon. 
Le personnage d'Emma subit aussi de notables modifications. Chez Flaubert, elle n'est ni belle ni laide; on ne connaît d'ailleurs presque rien de son apparence physique, ou quelques indications parfois contradictoires. Elle est alors comme transparente, disponible pour l'imagination, et portée par la seule envie de s'émanciper du milieu étouffant d'Yonville, petit bourg normand où elle vit. Dans le film en revanche, les traits sont plus marqués. Certes, la double incarnation d'Ema par Cecile Sanz de Alba puis Léonor Silveira atténue l'effet toujours réducteur d'une incarnation cinématographique, qui fige un personnage dans un corps en le fixant sur pellicule. Mais à travers ces deux actrices, Ema garde des traits caractéristiques forts, qui interdisent qu'on la réduise à un personnage vide, presque sans forme comme chez Flaubert. D'abord, indéniablement, Ema est belle dans Val Abraham. La plupart des personnages s'en font même l'écho. Ensuite, on constate qu'elle boîte, et cette claudication introduit une rupture dans la perfection de sa beauté, une rupture qui rétablit illusoirement l'équilibre. La beauté dérange en effet, elle crée un désordre dans l'équilibre du monde : cette idée est reprise de nombreuses fois dans le film de Manoel de Oliveira 8. Mais la boiterie d'Ema peut trouver quantité d'autres explications. Outre la lecture idéologique ici amorcée - contrepoids d'une beauté par trop dangereuse, expression de la nécessité d'un ordre - elle permet des interprétations esthétiques et symboliques. 
D'abord ce défaut à la jambe rappelle invinciblement le pied-bot d'Hippolyte, le garçon d'auberge de Madame Bovary, dont l'opération par Charles fut un échec. Le déplacement est savoureux : c'est comme si Ema avait hérité de la malformation d'Hippolyte, comme si Ema payait l'échec de Charles Bovary... Emma, le personnage de Flaubert, n'était d'ailleurs pas totalement innocente dans l'échec de l'opération : n'était-ce pas elle qui, avec Homais, le pharmacien, avait poussé Charles à tenter l'expérience? Tout fonctionne donc ici comme si le personnage de Manoel de Oliveira devait être marqué dans sa chair même par la faute d'Emma. Pouvait-on indiquer plus laconiquement qu'Ema porte en elle les défauts, les travers de madame Bovary, et finalement le personnage même de Flaubert 9 ? 
Plus précisément, la claudication d'Ema nous semble être l'emblème de son insatisfaction, comme la marque de son incapacité à vivre sur terre : en somme ce qui rappelle à la réalité ce personnage tout entier tendu vers le rêve. Le rapport d'Ema à sa boiterie est d'ailleurs riche d'enseignements, il recoupe celui d'Ema à son bovarysme : pendant la quasi totalité du film, elle cherche à dissimuler sa malformation, prenant la pose, entraînant ainsi le film dans un certain statisme. Elle n'en rencontre pas le bonheur pour autant. A la fin, elle abandonne cette attitude, cette retenue, pour offrir une rose à sa meilleure amie, Ritinha, une servante sourde et muette : Ema sort du champ, cette fois non pour fuir, mais pour servir quelqu'un, cessant ainsi de se mettre en scène, laissant le devant de la scène à cette femme de l'arrière-plan, cette femme si discrète. La boiterie d'Ema apparaît alors pleinement, en même temps qu'elle reconnaît le dévouement et la bonté de Ritinha, ainsi que sa propre inutilité, sa propre vacuité. Cette claudication enfin acceptée accompagne donc volonté de retrait et reconnaissance de l'autre, comme si le pied "malade" était le signe de tout ce qu'à tord Ema a refusé, ce à quoi elle a voulu échapper. S'abandonnant enfin à son lyrisme, lors d'un long travelling final qui apparaît comme un chant du cygne, sa démarche irrégulière évoque soudain très clairement un battement d'ailes. Mais elle mourra peu après de n'avoir pas, en quelque sorte, regardé où elle mettait les pieds, de n'avoir pas, littéralement, gardé les pieds sur terre. Toute la contradiction du personnage est concentrée là, dans cette tension entre un romanesque impossible à contenir et une lucidité toujours victorieuse. Comme l'a confié Manoel de Oliveira, Val Abraham est une histoire de pesanteur. 

 
    Les deux travellings (arrière) du film : la démarche assurée de Simona, et l' "envol" d'Ema sous les orangers, perdue dans ses rêves sans substance. Ema ou le manque d'assise des désirs.
 
Mais Ema n'est pas la seule figure marquante du film d'Oliveira. L'importance des personnages féminins s'y trouve même soulignée, soit par la forte personnalité des femmes, soit par le traitement que leur accorde Oliveira. Les sœurs Mello notamment, qui n'apparaissent que très rarement, frappent l'imagination par la mise en scène élaborée lors de leur première rencontre : ce couple de femmes acariâtres installé au fond d'une grande pièce vide pour recevoir Ema évoque clairement un tribunal. Elles n'interviendront d'ailleurs par la suite que pour juger et réclamer application de leur sentence. Augustina, la tante bigote, représente quant à elle la religion vécue comme force moralisatrice, et subit une forte charge de la part du film et d'Ema. Sa première apparition est l'occasion d'une discussion avec sa nièce. Elle y tient un discours très proche de celui de madame Bovary mère dans le livre de Flaubert 10, et reproche à la jeune fille ses lectures peu pieuses : "Tu devrais croire davantage en Dieu et prier au lieu de lire ces romans d'amour. Les femmes n'ont pas à lire. Ce ne sont pas des choses qui les concernent vraiment", dit-elle à Ema qui tient dans les mains... Madame Bovary, livre qui justement raconte les dangers d'un certain type de littérature. La religion est pour Augustina cette force d'ordre qui permettrait de juguler le désordre, le trouble qu'introduit Ema. C'est d'ailleurs ce que la jeune fille répond à sa tante : "Vous avez peur. Vous seriez plus tranquille si j'étais religieuse. Vous voudriez me voir avec une cornette et un rosaire à la ceinture comme vous." 
La religion est un de ces thèmes où l'éclatement du propos, l'éparpillement des éléments et leur remodelage sont peut-être les plus sensibles. Chez Flaubert en effet, la question religieuse se manifeste peu, mais à travers quelques chapitres ou personnages importants - comme l'épisode du couvent, ou le personnage du curé qui revient plusieurs fois. Ce n'est d'ailleurs jamais de foi qu'il est question : à l'image de cet échange entre Emma et le prêtre qui tourne au dialogue de sourds, la religion semble le terrain privilégié du malentendu 11. Au couvent par exemple, Emma s'ouvre davantage à la sensualité qu'à Dieu 12, et découvre la littérature romantique, tous ces keepsakes que les pensionnaires lisent en cachette. C'est donc dans une certaine confusion que naissent ses sentiments, et qu'elle s'ouvre à un amour qui n'a en fait rien de mystique : "Les comparaisons de fiancé, d'époux, d'amant céleste et de mariage éternel qui reviennent dans les sermons lui soulevaient au fond de l'âme des douceurs inattendues." Ainsi partira-t-elle du couvent moins pieuse que jamais. Dans Val Abraham, un tel malentendu n'existe pas : dès le départ, Ema semble savoir qu'elle n'est pas faite pour la religion. D'ailleurs, elle n'ira pas au couvent. Le film y insiste: la tante bigote, Augustina, lui recommande vivement cette éducation, mais aussitôt après, dans la séquence de présentation consacrée aux domestiques, on comprend qu'elle n'ira pas. Il y a là un retournement entre les deux œuvres qui ne manque pas de surprendre, surtout si on considère le contexte culturel portugais. 
En fait la religion divise plus généralement le petit monde de la maison du père d'Ema en deux camps : le premier, religieux voire bigot, comprend, outre tante Augustina, M. Cardeano, le père d'Ema. Dans un plan où on le voit prier, une focale courte isole d'ailleurs le chapelet qu'il égrène en laissant le reste dans le flou: il s'en dégage une idée négative de la religion, qui occulte, dissout l'homme au profit d'objets (voir à ce propos l'importance de l'oratoire ancien). L'autre camp, c'est celui d'Ema, Ema jeune, qui se moque de la bigoterie de sa tante, et fait ranger son chapelet à son père. On y trouve aussi les domestiques. Totalement féminin, c'est le camp de la vie, de la fraîcheur, de la simplicité, pour lequel le film trouve des métaphores animales : Ema a un "rire" d'oiseau, et semble à l'image comparée à un chat, les servantes font de la maison "un nid d'abeilles malicieuses"... 
La chaleur et la richesse des portraits de ces domestiques, et notamment de Ritinha, soulignent une singularité de Val Abraham : à travers ces personnages, on assiste à une véritable transformation du propos social tenu par Madame Bovary : les problèmes d'argent disparaissent avec le changement de classe sociale des protagonistes, mais des problèmes de classe continuent de se poser. Les personnages des servantes semblent même au cœur des préoccupations du film et d'Ema, mais comme voilés par la conscience de l'héroïne. 
Le film d'Oliveira présente en effet des thèmes dont le développement acquiert des proportions nouvelles : certains prennent une véritable importance, d'autres passent au second plan. Si les problèmes d'argent sont très importants dans Madame Bovary - ils précipitent la perte d'Emma et se font, tout le livre durant, l'écho de son évolution - ils sont à peine évoqués dans Val Abraham : on apprend une fois que Carlos dépense beaucoup pour sa femme (réunion à Jacas); plus tard Lumiares, un ami d'Ema, tentera de lui rappeler qu'elle doit son train de vie à son mari; enfin Caïres, le maître d'hôtel enrichi, proposera de l'argent à Ema, nous révélant que Carlos a perdu beaucoup d'argent en bourse. C'est tout : le film semble dans le même état d'esprit qu'Ema, il relègue à l'arrière-plan les problèmes matériels. 
 
 
 
Simona et Ema derrière ou devant la porte-fenêtre : deux rapports à l'espace, deux façons d'exister. L'une observe, l'autre s'offre aux regards. 
 
Au contraire, les domestiques trouvent dans Val Abraham une véritable importance qui contraste avec la négligence où les tient apparemment le récit de Flaubert 13. Quantitativement, déjà, ils s'imposent : on en compte quatre par exemple chez le père d'Ema, et deux retiennent l'attention chez Osorio. En fait, il y a véritablement un développement du pôle domestique dans Val Abraham. D'abord il intervient de plain pied dans cette histoire qui interroge l'oisiveté, et il s'accompagne d'une forte valorisation du monde du travail : Ema elle-même n'apparaît vraiment épanouie que dans cette séquence où, nu-pieds, vêtue d'une blouse et les cheveux retenus par un foulard, elle lave le perron. Au majordome qui s'en scandalise, elle répond : "J'aime sentir la chaleur de la pierre.(...)[Ça m'évoque] des souvenirs d'enfance, quand j'aidais [les servantes] au patio. Ça me fait du bien au corps et à l'esprit." En outre Ema choisit son second amant, Fortunato, parmi les domestiques d'Osorio. Les histoires d'amour des servantes, leur joyeuse sensualité au début du film, indiquent d'ailleurs la "famille" à laquelle la jeune femme se rattacherait plutôt. Enfin c'est le personnage de Ritinha, la lavandière sourde et muette, qui donne au monde ancillaire toute son importance dans le film. Bien qu'en retrait, c'est une des figures majeures de Val Abraham, un peu à la façon de la vieille servante récompensée chez Flaubert. C'en est peut-être même le centre secret, un personnage qui en détiendrait les clefs - c'est le seul à qui, avant de mourir, Ema rend hommage. Mais le spectateur est comme l'héroïne, qui ne se rend compte de son importance qu'à la fin, trop tard; il est lui aussi prisonnier du point de vue romanesque adopté par le film. Le narrateur pourtant l'avait suggéré en voix off : "sorcière", sachant lire la vie des maîtres dans leurs vêtements, Ritinha est une sorte de pythie. Seulement, muette, il fallait apprendre à l'écouter : belle et infirme comme sa maîtresse, mais refusant l'amour par sens des responsabilités (redoutant de transmettre son infirmité à ses enfants), elle constituait un véritable double inversé d'Ema. 
 
 
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