| Condensations
et déplacements : pivots pour une relecture
En marge de l'intrigue commune, on
trouve quantité d'autres correspondances, avec toujours de légers
décalages, qui produisent un véritable effet d'ironie. En
effet, sous les dehors paisibles d'un film au long cours tranquille, de
nombreux détails contestent sournoisement la crédibilité
de certains personnages, révisent la lecture du roman de Flaubert
ou transforment son propos. Cette lecture souterraine fait de Madame
Bovary une sorte d'horizon convoqué à chaque détour
du film pour être mieux refoulé. C'est à un décryptage
de chaque information qu'appelle Val Abraham, comme à la
recherche d'un contenu latent. Le film de Manoel de Oliveira procéderait
en somme comme les rêves, réutilisant les éléments
du livre pour opérer condensations et déplacements.
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| Mais Ema n'est pas la seule figure
marquante du film d'Oliveira. L'importance des personnages féminins
s'y trouve même soulignée, soit par la forte personnalité
des femmes, soit par le traitement que leur accorde Oliveira. Les sœurs
Mello notamment, qui n'apparaissent que très rarement, frappent
l'imagination par la mise en scène élaborée lors de
leur première rencontre : ce couple de femmes acariâtres installé
au fond d'une grande pièce vide pour recevoir Ema évoque
clairement un tribunal. Elles n'interviendront d'ailleurs par la suite
que pour juger et réclamer application de leur sentence. Augustina,
la tante bigote, représente quant à elle la religion vécue
comme force moralisatrice, et subit une forte charge de la part du film
et d'Ema. Sa première apparition est l'occasion d'une discussion
avec sa nièce. Elle y tient un discours très proche de celui
de madame Bovary mère dans le livre de Flaubert 10,
et reproche à la jeune fille ses lectures peu pieuses : "Tu devrais
croire davantage en Dieu et prier au lieu de lire ces romans d'amour. Les
femmes n'ont pas à lire. Ce ne sont pas des choses qui les concernent
vraiment", dit-elle à Ema qui tient dans les mains... Madame
Bovary, livre qui justement raconte les dangers d'un certain type de
littérature. La religion est pour Augustina cette force d'ordre
qui permettrait de juguler le désordre, le trouble qu'introduit
Ema. C'est d'ailleurs ce que la jeune fille répond à sa tante
: "Vous avez peur. Vous seriez plus tranquille si j'étais religieuse.
Vous voudriez me voir avec une cornette et un rosaire à la ceinture
comme vous."
La religion est un de ces thèmes où l'éclatement du propos, l'éparpillement des éléments et leur remodelage sont peut-être les plus sensibles. Chez Flaubert en effet, la question religieuse se manifeste peu, mais à travers quelques chapitres ou personnages importants - comme l'épisode du couvent, ou le personnage du curé qui revient plusieurs fois. Ce n'est d'ailleurs jamais de foi qu'il est question : à l'image de cet échange entre Emma et le prêtre qui tourne au dialogue de sourds, la religion semble le terrain privilégié du malentendu 11. Au couvent par exemple, Emma s'ouvre davantage à la sensualité qu'à Dieu 12, et découvre la littérature romantique, tous ces keepsakes que les pensionnaires lisent en cachette. C'est donc dans une certaine confusion que naissent ses sentiments, et qu'elle s'ouvre à un amour qui n'a en fait rien de mystique : "Les comparaisons de fiancé, d'époux, d'amant céleste et de mariage éternel qui reviennent dans les sermons lui soulevaient au fond de l'âme des douceurs inattendues." Ainsi partira-t-elle du couvent moins pieuse que jamais. Dans Val Abraham, un tel malentendu n'existe pas : dès le départ, Ema semble savoir qu'elle n'est pas faite pour la religion. D'ailleurs, elle n'ira pas au couvent. Le film y insiste: la tante bigote, Augustina, lui recommande vivement cette éducation, mais aussitôt après, dans la séquence de présentation consacrée aux domestiques, on comprend qu'elle n'ira pas. Il y a là un retournement entre les deux œuvres qui ne manque pas de surprendre, surtout si on considère le contexte culturel portugais. En fait la religion divise plus généralement le petit monde de la maison du père d'Ema en deux camps : le premier, religieux voire bigot, comprend, outre tante Augustina, M. Cardeano, le père d'Ema. Dans un plan où on le voit prier, une focale courte isole d'ailleurs le chapelet qu'il égrène en laissant le reste dans le flou: il s'en dégage une idée négative de la religion, qui occulte, dissout l'homme au profit d'objets (voir à ce propos l'importance de l'oratoire ancien). L'autre camp, c'est celui d'Ema, Ema jeune, qui se moque de la bigoterie de sa tante, et fait ranger son chapelet à son père. On y trouve aussi les domestiques. Totalement féminin, c'est le camp de la vie, de la fraîcheur, de la simplicité, pour lequel le film trouve des métaphores animales : Ema a un "rire" d'oiseau, et semble à l'image comparée à un chat, les servantes font de la maison "un nid d'abeilles malicieuses"... La chaleur et la richesse des portraits de ces domestiques, et notamment de Ritinha, soulignent une singularité de Val Abraham : à travers ces personnages, on assiste à une véritable transformation du propos social tenu par Madame Bovary : les problèmes d'argent disparaissent avec le changement de classe sociale des protagonistes, mais des problèmes de classe continuent de se poser. Les personnages des servantes semblent même au cœur des préoccupations du film et d'Ema, mais comme voilés par la conscience de l'héroïne. Le film d'Oliveira présente en effet des thèmes dont le développement acquiert des proportions nouvelles : certains prennent une véritable importance, d'autres passent au second plan. Si les problèmes d'argent sont très importants dans Madame Bovary - ils précipitent la perte d'Emma et se font, tout le livre durant, l'écho de son évolution - ils sont à peine évoqués dans Val Abraham : on apprend une fois que Carlos dépense beaucoup pour sa femme (réunion à Jacas); plus tard Lumiares, un ami d'Ema, tentera de lui rappeler qu'elle doit son train de vie à son mari; enfin Caïres, le maître d'hôtel enrichi, proposera de l'argent à Ema, nous révélant que Carlos a perdu beaucoup d'argent en bourse. C'est tout : le film semble dans le même état d'esprit qu'Ema, il relègue à l'arrière-plan les problèmes matériels. |
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Simona et Ema derrière ou devant la porte-fenêtre : deux rapports à l'espace, deux façons d'exister. L'une observe, l'autre s'offre aux regards. |
| Au contraire, les domestiques trouvent dans Val Abraham une véritable importance qui contraste avec la négligence où les tient apparemment le récit de Flaubert 13. Quantitativement, déjà, ils s'imposent : on en compte quatre par exemple chez le père d'Ema, et deux retiennent l'attention chez Osorio. En fait, il y a véritablement un développement du pôle domestique dans Val Abraham. D'abord il intervient de plain pied dans cette histoire qui interroge l'oisiveté, et il s'accompagne d'une forte valorisation du monde du travail : Ema elle-même n'apparaît vraiment épanouie que dans cette séquence où, nu-pieds, vêtue d'une blouse et les cheveux retenus par un foulard, elle lave le perron. Au majordome qui s'en scandalise, elle répond : "J'aime sentir la chaleur de la pierre.(...)[Ça m'évoque] des souvenirs d'enfance, quand j'aidais [les servantes] au patio. Ça me fait du bien au corps et à l'esprit." En outre Ema choisit son second amant, Fortunato, parmi les domestiques d'Osorio. Les histoires d'amour des servantes, leur joyeuse sensualité au début du film, indiquent d'ailleurs la "famille" à laquelle la jeune femme se rattacherait plutôt. Enfin c'est le personnage de Ritinha, la lavandière sourde et muette, qui donne au monde ancillaire toute son importance dans le film. Bien qu'en retrait, c'est une des figures majeures de Val Abraham, un peu à la façon de la vieille servante récompensée chez Flaubert. C'en est peut-être même le centre secret, un personnage qui en détiendrait les clefs - c'est le seul à qui, avant de mourir, Ema rend hommage. Mais le spectateur est comme l'héroïne, qui ne se rend compte de son importance qu'à la fin, trop tard; il est lui aussi prisonnier du point de vue romanesque adopté par le film. Le narrateur pourtant l'avait suggéré en voix off : "sorcière", sachant lire la vie des maîtres dans leurs vêtements, Ritinha est une sorte de pythie. Seulement, muette, il fallait apprendre à l'écouter : belle et infirme comme sa maîtresse, mais refusant l'amour par sens des responsabilités (redoutant de transmettre son infirmité à ses enfants), elle constituait un véritable double inversé d'Ema. |