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Dispersion et dissémination : la bêtise à l'œuvre 
 

Un des personnages centraux du roman, Homais, disparaît tout à fait de Val Abraham,  privant le film d'un terrain de choix pour développer une réflexion sur la bêtise. Ce thème particulièrement cher à Flaubert apparaît pourtant comme une interrogation majeure de Val Abraham, où s'exerce pleinement l'ironie du récit. Cette continuité entre les deux œuvres constitue un type de correspondance des plus intéressants : Manoel de Oliveira joue en effet du motif de la bêtise, mais à partir d'éléments tout à fait différents, d'autres personnages, d'autres discours, et même d'autres substances d'expression. Il s'agit en fait pour Val Abraham de réaliser la permanence d'une réflexion à travers le changement de son support. 
Chez Flaubert, la bêtise se manifeste d'abord par une assurance inconsidérée, une estime de soi sans faille, mais aussi par la facilité avec laquelle on s'approprie et présente comme siennes les paroles des autres. Car c'est cela, la bêtise : exprimer des lieux communs avec la conviction d'avoir une intuition formidable; croire à sa valeur, à son originalité, en disant les pires banalités. Le livre de Flaubert fourmille de ces mots rapportés, idées reçues et autres expressions usurpées. Dans Val Abraham cependant, personne n'émet les opinions définitives d'Homais sur le fanatisme des curés ou les bienfaits innombrables de la Science, personne n'exprime de rêves aussi plats que ceux d'Emma et de Léon, ni n'énonce tous les clichés romantiques dont ils se repaissent. En somme, les lieux communs du dix-neuvième siècle ont disparu. Dossem, l'ami d'Osorio que l'on verra discuter avec Ema, affirme d'ailleurs qu'il n'y a plus de place pour le romanesque 14. Comme il le soulignera également plus loin, il n'est plus vraiment de bon ton de faire l'apologie du progrès aujourd'hui. Si bêtise il doit y avoir dans le film, elle se lira donc différemment, et ailleurs. 
Dossem semble en effet plus pénétrant, moins fanatique qu'Homais, et ne fait pas preuve d'opportunisme comme lui. Mais on peut reconnaître en lui des traits de personnalité qui évoquent le pharmacien d'Yonville : il manifeste le même goût pour refaire le monde, et semble avoir hérité avec Semblano ou Osorio de son assurance déplacée. Certes, au premier abord son discours en ferait plutôt un anti-Homais : il s'inscrit en faux par rapport aux valeurs que le pharmacien se veut défendre. Mais cette opposition n'empêche en réalité aucune symétrie dans leur attitude : tous deux s'emparent d'un discours relativement répandu pour asseoir leur autorité. Et en effet, si le contenu du discours n'est plus le même -Dossem ne croit plus vraiment au Progrès- cela ne change pas grand chose à sa bêtise: ce qui détermine celle-ci, c'est la façon dont l'interlocuteur s'approprie un discours, qui n'a rien à voir avec sa pertinence, ou son degré de véracité. Comme dans les conflits qui opposent le curé d'Yonville et Homais, il ne s'agit même plus d'avoir raison, mais de faire du discours. Le contenu n'importe plus; ce qui compte, c'est la prise de parole, l'acte d'énoncer, qui pose son homme. A travers le discours, c'est surtout le statut d'homme pensant, d'intellectuel, que recherchent à la fois Dossem et Homais. 
Ce rapport à la parole qui détermine la bêtise trouve de nombreux échos dans le film, à commencer par ces innombrables tics de langage qui relèvent d'un refus du dialogue. Ainsi Carlos, n'arrivant pas à suivre une conversation de sa femme avec Dossem, intervient de temps à autre pour faire mine de suivre la discussion. Troublé par Ema, mais refusant de se taire, il ponctue l'échange par des "Tout de suite les excès!", "Vous exagérez un peu" et autres "N'êtes-vous pas trop radical?". En somme, il croit dissimuler son inattention par le recours à la valeur maîtresse des idéologies conservatrices : la mesure. Ce souci de modération joue exactement le rôle des lieux communs dénoncés par Flaubert : il appartient à un fonds commun de pensées et de valeurs auquel Carlos puise pour masquer sa non-pensée. La bêtise de la remarque est par ailleurs mise en relief par son manque d'à-propos : alors que Dossem expose une vision du monde, celle d'une Europe qui prospère sur le dos des autres, Carlos réplique : "Vous exagérez un peu." Cela n'a pas de sens : une vision du monde, on peut l'approuver ou la contester, mais pas la modérer 15. On retrouve aussi ce tic de langage stupide dans la bouche d'Osorio ("Tu exagères"). Mais parfois les personnages n'ont pas recours à ces expressions vides de sens, ils se risquent à énoncer des idées, à grand renfort de clichés : à Dossem qui exprime l'idée que l'amour se perd de nos jours, Osorio répond gravement : "Et [plus] d'homosexualité. Malgré le sida." Carlos aussi, toujours troublé par sa femme, parle sous couvert de lieux communs, s'abrite sous leur autorité : alors qu'il est question de la culpabilité de l'Europe dans les maux du monde, il aiguille assez peu à propos le débat sur les États-Unis, objet de dénigrement préféré de toute une classe intellectuelle européenne. 
Mais si la bêtise est parfois illustrée par des sujets de discussion topiques, ou des prises de parole intempestives, il faut évoquer pour finir d'autres formes de lieux communs, et notamment ceux qui utilisent l'image. C'est d'ailleurs là un des déplacements les plus originaux qui soient que d'avoir utilisé des lieux communs visuels pour cette réflexion sur la bêtise. 
Pour commencer, la surcharge de fleurs que subit l'image nous semble intéressante. D'abord, la fleur est un motif romanesque, voire romantique, que le film utilise abondamment. La rose surtout, ce symbole qui envahit Val Abraham, constitue comme un équivalent des discours sentimentaux de Madame Bovary, et permet ainsi de suggérer l'état d'esprit d'Ema, moins expansive que sa consœur normande. Comme les rêves romantiques d'Emma, le motif de la fleur fait d'ailleurs l'objet d'un traitement ironique : il en constitue ainsi un parfait équivalent 16. C'est donc une façon relativement sobre de dire les rêves naïfs et convenus de l'héroïne que d'imposer un tel environnement visuel. 
Le thème de la beauté trouve également quelques échos dans des œuvres d'art exposées dans Val Abraham: on reconnaît à l'arrière-plan de quelques images des lieux communs culturels, qui ont comme un effet de contrepoint ironique sur le discours des protagonistes et sur l'histoire. Prenons la séquence où Ema revient de chez les sœurs Mello. L'héroïne est à l'âge où elle s'ouvre à sa propre beauté, et où cette beauté commence à inquiéter. Alors que M. Cardeano interroge sa fille sur sa visite, nous observons en arrière-plan une reproduction de La Joconde et une imitation de La vénus de Milo, lieux communs de la beauté s'il en est. On pense alors à Ema, à tout ce qui a été dit sur elle et notre attention est désormais attirée par tous les poncifs sur l'amour ou la beauté qu'on entendra plus loin. Et quand Ema essaie le bijou que son père lui offre, ne voyant en lui que le moyen de se parer davantage et non le souvenir de la "communion solennelle", on pense aussi au danger pour elle d'une telle beauté, qui pourrait ne faire d'elle qu'une belle image... Ne dira-t-elle pas d'ailleurs plus loin : "Je ne suis rien. Je suis un état d'âme qui balance", se comparant à une rose au vent... Quant au tableau et à la statue, leur fonction de topos visuel semble confirmé par le traitement ironique qu'ils subissent : un bord du cadre de La Joconde se détache, rompant avec la perfection froide du tableau, évoquant peut-être la claudication d'Ema, qui elle aussi renforce son charme tout en rompant l'équilibre de sa beauté... Puis faut-il rappeler que La vénus de Milo a perdu ses bras, et que cette fracture, ce "défaut", participent à son charme?... Voilà ce qu'évoque alors Ema; elle est comme hissée au rang d'œuvre d'art. Enfin, un gros plan sur la reproduction miniature d'Eros et Psyché interviendra plus tard pour faire pendant à une discussion sur l'amour. Le classicisme de la facture doublé de la grande popularité de l'œuvre souligne l'ironie d'une telle citation : par trop redondante, elle apparaît comme un véritable contrepoint aux sentiments évoqués. 
Parmi les diverses formes que prend le règne de la banalité, de la bêtise, l'emploi de topoï visuels nous paraît donc une tentative originale de renouveler et prolonger la réflexion. Le film de Manoel de Oliveira incite ainsi à penser une continuité dans la rupture même : démarche fructueuse qui rend la parole au roman de Flaubert, trop souvent étouffé par la connaissance qu'on croit en avoir, et en libère les significations. 

Ema jeune (Cecile Sanz de Alba) Pour achever de faire apparaître les mécanismes de réécriture et de tracer le cadre de possibles relectures, il resterait à souligner certains choix très forts de Val Abraham, comme celui de personnages jamais méprisables, bien que parfois ridicules. L'ironie du film en effet ne vise jamais vraiment à discréditer un personnage comme chez Flaubert, mais à mettre en perspective son discours. Une fois la bonne distance trouvée, le film nous invite à l'écouter, à lui faire confiance malgré tout, et surtout malgré Flaubert. Ainsi, Val Abraham interroge véritablement le bovarysme, il dépouille cette réflexion, et ainsi Madame Bovary, de toute la gaine de mépris, de critique acerbe de la médiocrité que Flaubert y avait introduit, nous rendant les personnages plus proches et finalement leur expérience plus accessible. Ema nous touche alors par cette histoire qu'elle reproduit tout en voulant l'éviter. 
Le film de Manoel de Oliveira est ainsi au sens plein du terme une réponse au roman de Flaubert : son projet n'est pas de le restituer, mais de le reconsidérer, de le penser à nouveau dans une forme nouvelle et, finalement, de donner à voir une Emma plus vivante que jamais - paradoxale visée humaine de la plus ironique et la plus secrète des variations. Val Abraham est alors un modèle d'ouverture. Porteur de secrets mais ne sachant se résigner à les épuiser dans une parole unique, le film est à l'image de Ritinha ou de cette dernière séquence à la fois lyrique et désenchantée : tantôt muet, tantôt prolixe, il se refuse à conclure. Val Abraham est à l'opposé de ces films d'autant plus étroits qu'ils ont un livre pour horizon : il ouvre sur l'extérieur, sur Madame Bovary bien sûr, mais aussi sur l'homme et la société, visant un dialogue qu'il est, à sa façon ironique et rêveuse, le premier à établir. 
 

    J.Baptiste Renault
 
 
Ritinha
 
 
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