À la lecture du numéro
et à quelques réactions qui m'environnent, j'ai eu comme
l'envie de compléter le discours, faire parvenir l'écho d'une
voix qui m'est familière, étouffée, par le flot, par
le mouvement qui l'entoure et par certaines lois qui pour être bien
établies n'en sont pas pour autant nommées, une voix qui
a souffert, une voix de solitaire, de solitaire forcé, de solitaire
volontaire, d'exilé, une voix qui ne cherchait guère à
se faire entendre en dehors de son village, je veux dire de son canton,
de ces gens qu'elle cherchait à atteindre sans les guère
connaître, une voix qui mérite de se laisser percevoir, même
faiblement, en passant, une voix qui peut nous apprendre, justement peut-être
parce qu'elle ne s'est pas laissée recouvrir, éteindre, agglomérer,
intégrer, parce qu'elle a je ne sais quelle tonalité à
soi, on ne sait quoi qui parle encore, qui résonne, comme un discours
qui, jamais achevé, se refuse à disparaître et attend
patiemment qu'on veuille bien le recevoir et lui porter témoignage.
Il y a dans la vie de Paul Gadenne,
évidemment, le choc du sanatorium, ce départ pour l'hypothèse
et l'espoir d'une guérison, ce départ, surtout, pour la solitude
de ces lieux où l'on retirait les malades, où on les éloignait
patiemment de nous, les bien-portants, parce que l'exil des uns apporte
toujours aux autres le droit de se croire sauvés.
C'est à peine sorti de l'agrégation,
au beau milieu de sa première année d'enseignement que la
maladie le rattrape. C'est le départ, qui sonne d'abord comme un
exil, une privation, une injuste punition.
Solitude complète.
Silence forcé.
[...]
Depuis des mois je n'ai
plus écrit. Toute mon activité intellectuelle passe dans
la correspondance. Ici plus qu'ailleurs j'éprouve cette tendance
à me confier par l'écriture, ce besoin de rejoindre au-delà
des montagnes quelque chose d'humain. Mais à moi-même je ne
trouve rien à dire. Et depuis quelques jours j'éprouve un
écrasement. Nécessité de se refaire après ces
émotions.
[...]
Solitude non désirée,
l'éternelle ennemie.
(Carnets, 30 avril 1933)
C'est après trois mois de
silence qu'il laisse cette trace dans son journal. Trois mois de silence,
le temps qu'il faut pour faire sienne la maladie qui est venue, trois mois
pour partir, quitter, et tomber dans le manque du monde, le temps qu'il
faut pour que se déposent ces quelques mots qui en disent long sur
cette détresse de l'exil.
Mais progressivement, Gadenne découvre
un monde. Un monde aux autres lois, aux autres habitants, le lieu où
se rejoignent sur un étrange pied d'égalité tous les
représentants de la société, tous les corps de métier,
toutes les opinions, voués, là, à un repos et à
un loisir forcés. Le "sana" n'a plus alors la tristesse qu'on lui
croyait. C'est un lieu de rencontre, avec soi, avec la nature, avec les
autres. Le lieu d'une solitude qui permet de se recueillir loin de l'agitation
du monde, de découvrir d'autres valeurs, d'apercevoir une autre
vérité. Toute la richesse inattendue de l'immobilité.
Alors, lentement, Gadenne renaît. Au contact de ces montagnes – car
c'est le paysage qui guérit et non l'atmosphère –, pendant
ces longues heures où tout geste et toute parole sont interdits,
au milieu de ces hommes et femmes, unis dans la douleur, conscients du
poids de leur vie, peut-être plus vivants et plus présents
que les bien-portants, Gadenne reprend pied, et découvre illuminé
"l'esprit" de ces lieux.
Car c'est bien une révélation
: "la maladie, en l'immobilisant, lui avait rendu le monde enfin visible",
écrira-t-il dans Siloé, son premier roman.
Ce roman, c'est pour lui le lieu
où il espère pouvoir expliquer à tous, à "ceux
d'en bas", ce que peut être la vie au "sana", la révélation
d'une vraie vie, que les aveugles des vallées n'ont pas appris à
voir. Autobiographique, mais bien plus qu'un recueil de souvenir, Siloé
est un manifeste, discret et exigeant, il appelle ceux qui croient être
épargnés par la maladie, il leur impose de s'arrêter,
de quitter un instant leur agitation. C'est au delà d'un roman,
un instrument de communication, un dialogue entre ceux du Crêt d'Armenaz
– le sanatorium de Siloé – et ceux qu'il a laissés
derrière lui, derrière la maladie. A le lire, on comprend
que Gadenne s'explique, se justifie, cherche à comprendre si sa
différence peut avoir droit de cité :
Ce séjour avait fait de
lui un homme singulièrement difficile pour lui-même, et que
les autres hommes ne pouvaient plus comprendre...
Cependant, Simon n'acceptait pas
encore si aisément de n'être pas compris des "autres". Aussi
bien, en quittant le Crêt d'Armenaz, n'entendait-il pas faire un
geste négatif. Ces existences humaines auxquelles il avait été
mêlé autrefois, il ne les oubliait pas ; il lui semblait même,
au contraire – et c'était la nouvelle pensée qui se levait
en lui, car la vie exige du continu, et la ferveur qui l'avait nourri si
longtemps était une chose qui pouvait bien se convertir mais pas
cesser d'être – il lui semblait maintenant qu'entre ces hommes-là
et ceux qu'animait l'esprit d'Armenaz, on pouvait essayer de faire passer
quelques gouttes de cette eau puisée à des sources pures.
Tendre des liens, donc. Faire passer
quelque chose entre ces deux mondes, c'est dire que toute solitude demande
à être partagée, qu'elle trouve son aboutissement dans
la confrontation. C'est à la fin du roman que Simon, le personnage
de Siloé, redescend dans le monde. Il part guéri,
laissant derrière lui une année de vie, des malades qui veulent
rester, d'autres qui doivent rester, des morts, un amour aussi. Il se demande
s'il trouvera encore "une place pour lui dans ce monde [...] parmi ces
hommes aux yeux baissés, aux mains dures". Comme une angoisse, le
pressentiment qu'un "écart" s'est peut-être insinué,
discrètement. Mais le roman se termine sur ce départ, sur
un espoir voilé, il ne cherche pas à conclure : on ne saura
pas si Simon retrouvera sa place.
Pour Gadenne ce retour a eu lieu.
Il a pu devenir professeur, une année, avant de repartir pour un
autre traitement. La maladie n'avait fait que simuler la guérison.
Quelques mois où il nous a retrouvés, nous les bien-portants.
Quelques mois qu'il a décidé d'achever par un discours, malheureusement
presque inédit, adressé aux classes du lycée climatique
de Gap. C'est un des rares textes où Gadenne parle en son nom, sans
masque ni personnage pour se protéger et garder une distance. Sans
décrire directement sa découverte du sanatorium, il y évoque
son changement et mesure l'écart qu'il ressent entre sa nouvelle
identité et le monde qu'il retrouve, cherchant simplement à
nous faire apercevoir la richesse de l'immobilité. Quelques lignes
uniques qui donnent parfaitement la profondeur de sa création, le
retrait où naît sa parole. Doit-on s'étonner si ce
texte est précisément un discours, s'il a fallu des témoins
pour que cette différence acquise dans la maladie ose s'avouer,
et presque se mesurer à la différence de l'autre? Non. Il
suffit simplement d'écouter cette voix qui nous parvient et mesurer
sa différence, l'accent singulier que l'altitude et la maladie lui
ont conféré.
C'est pourquoi chacun de ses romans
est un appel à témoin, où Gadenne cherche à
savoir si nous voudrons bien l'accepter parmi nous, avec ses différences,
comme si la vraie vie pouvait ne pas être absente.
François Lermigeaux
(ldll@club-internet.fr)
Le discours de Gap
Discours de remise de
prix au Lycée climatique de Gap
La
plupart des hommes ne supportent ni l'immobilité ni l'attente. Ils
ne savent point s'arrêter. Ils vivent mobilisés : mobilisés
pour l'action, pour le remuement, pour le plaisir, pour l'honneur. Et pourtant
c'est seulement dans les instants où il suspend son geste ou sa
parole ou sa marche en avant, que l'homme se sent porté à
prendre conscience de soi. Ce sont les moments d'arrêt, les points
d'arrêt, les stations, les stationnement qui favorisent le plus en
lui l'attention à la vie, qui lui apprennent le plus. Toutes les
heures où l'on attend ce qui ne doit pas venir, les chemins sans
issue, les voyages sans but, les routes désertes, les jours de pluie,
les petites rues de province où personne ne passe, les heures de
panne, les journées de maladie, en un mot toutes les circonstances
où il n'y a rien à faire, où il faut nécessairement
s'arrêter et se croiser les bras, toutes les journées de notre
vie que le sort a marquées de grands disques rouges, ces journées-là
peuvent être pour nous les plus fécondes ; et je ne craindrai
pas de dire que le monde appartient à qui sait se tenir immobile.
"Qu'as-tu vu dans ton exil,
Disait à Spencer sa
femme,
A Rome, à Vienne, à
Pergame,
A Calcutta? Rien, fit-il ;
Veux-tu découvrir le
monde?
Ferme les yeux, Rosemonde."
Il y a autre chose qu'une
plaisanterie dans ce couplet que Giraudoux a placé dans un de ses
livres. Fermer les yeux pour mieux voir, s'arrêter pour mieux avancer
: ces deux attitudes qui s'imposent impérieusement à qui
veut non seulement comprendre mais goûter la vie, je n'ignore pas
que le monde contemporain y résiste de toutes ses forces. Mais aucun
esprit un peu exigeant ne saurait admettre que ce soir une raison pour
lui céder.
Prenons garde, en effet,
que le geste n'est pas tout chez l'homme et que la meilleure façon
de connaître n'est peut-être pas de saisir : il y a dans le
regard de l'homme qui pense une vérité plus subtile que dans
ses muscles. Mais qui s'aviserait d'y songer? Entraîné dans
le tourbillon d'une vie qui trop souvent nous happe comme un engrenage,
et où certains arrivent à ne plus savoir s'ils dirigent vraiment
leur activité ou si c'est leur activité qui les dirige, qui
songerait à prendre du recul sur le monde pour l'envisager dans
cette vérité plus subtile, dans ce domaine où il n'est
que pour lui-même, non plus selon nos gestes, nos besoins, nos désirs,
mais seulement selon son existence à lui, loin de nous, dans cette
clairière paisible et lumineuse où les bras des hommes cessent
d'être tendus et simplement reposent le long de leur corps?.. Mais
nous ne savons plus arrêter nos gestes ; nous voulons être
sûrs que notre cœur bat ses soixante-dix coups par minute, que nous
ne perdons rien de ce qu'il faut faire ni de ce qu'il faut voir ; nous
n'osons plus pénétrer nulle part les mains dans les poches,
de peur d'être pris pour des oisifs. Et nous ne voyons pas qu'en
nous hâtant de toucher aux choses et de les prendre, nous risquons
de ne plus les comprendre et même de les perdre à jamais...
Mais ici, il nous faut
détruire un préjugé. L'attitude qui consiste à
s'arrêter, à se choisir un point d'arrêt et à
s'y tenir, comme celle qui consiste à se tenir à distance
des choses, cette attitude exige un jugement, elle exige un recueillement,
un rassemblement de soi qui est un effort. Il faut plus de force pour s'arrêter,
dans le sens où je dis s'arrêter, que pour continuer sa marche
ou son geste. Les physiciens savent bien que le mouvement n'est pas une
preuve contre l'inertie.
Aussi bien voyons-nous
que les grandes œuvres ont presque toujours été conçues
hors des sphères de l'agitation. Voyez comme, pour n'invoquer que
la littérature, les grandes révélations sur l'âme
humaine nous sont venues d'hommes dont la vie a été bien
peu chargée d'événements : on sait vite ce qu'il faut
savoir de la vie d'un Virgile, d'un Dante, d'un Montaigne, d'un Racine,
ou d'un Pascal. Ils ont presque tous eu leur asile, un champ, une tour,
un cloître auquel leur vie s'est limitée, et c'est de là
qu'ils ont refait en eux le monde avec ses aventures, ses passions, ses
aspirations, ses désirs. Plus près de nous, c'est dans les
cadres d'une vie toute bourgeoise que le grand romancier anglais Thomas
Hardy a imaginé ses héros sombres et véhéments.
Et faut-il citer le nom d'un de nos plus importants romanciers d'aujourd'hui,
Marcel Proust, qui passe dix-huit ans de sa vie enfermé dans une
chambre aux parois de liège au seuil de laquelle expiraient les
bruits du monde, et vivant là la plus étonnante des aventures
intérieures?
Bien plus, certains hommes
ont pu trouver non seulement dans le calme mais dans la réclusion
le bienfait d'une expérience dont l'ampleur, dont l'intensité
a bouleversé leur vie.
Il y a, vous le savez,
dans la vie de Dostoïevski, un épisode atroce dont l'idée
même nous semble intolérable : ce sont les quatre ans qu'il
vécut au bagne, en Sibérie, ces quatre ans dont il dit dans
une lettre à son frère : "j'ai passé ces quatre ans
derrière un mur, ne sortant que pour être mené aux
travaux..." Eh bien, c'est de cette période de sa vie, où
il vécut seul, sans livre, sans un mot des siens, qu'il écrira
ailleurs, toujours en s'adressant à son frère : "ce qu'il
est advenu de mon âme et de mes croyances, de mon esprit et de mon
cœur durant ces quatre ans, je ne te le dirai pas, ce serait trop long.
La constante méditation ne m'aura pas été inutile.
J'ai maintenant des désirs, des espérances qu'auparavant
je ne prévoyais même pas." C'est un renouvellement, une recréation
de tout son être. Et la conclusion de cette captivité, de
ces années de privation et de travaux forcés, passées
dans un des plus durs pays qui soient, alors qu'il sent en lui tant de
forces avides de mieux s'employer et que sa carrière d'écrivain
est encore à faire, la conclusion de tout cela, c'est cette phrase
admirable que nous trouvons à plusieurs reprises dans sa correspondance
: "Frère, il y a beaucoup d'âmes nobles dans le monde." Qui
ne comprendra tout ce que non seulement l'être, mais l'œuvre de Dostoïevski
a pu gagner à ces quatre années de méditation "derrière
un mur"?.. "J'avais bien des aspirations, dit un de ses personnages dans
l'idiot, mais il me parut qu'on pouvait, même dans une prison, trouver
énormément de vie".
Le mal, mes chers amis,
c'est que la société nous a habitués à vivre
paresseusement. Cette paresse, cette nappe d'inertie qui gît en tout
homme, au-dessous de toutes nos énergies, menaçant toujours
de les noyer, il semble que la vie moderne ne l'exclut pas, il semble même
qu'elle la favorise, principalement sous l'aspect de la dispersion. L'homme
d'aujourd'hui est constamment sollicité à sortir de soi ;
il appartient de plus en plus à la foule et à la rue ; il
est disponible à tout, sauf à lui-même ; et une âme
collective, une âme grégaire tend de plus en plus à
remplacer en lui son âme singulière et personnelle.
Ce n'est pas tout! Le
mal est encore que la société moderne répond à
tous nos besoins. Le mal est qu'elle nous fait perdre le goût de
l'initiative. Le mal est qu'elle nous fabrique en masse, sans que nous
le lui demandions, des distractions et de la pensée, et que nous
acceptons ces distractions toutes faites et cette pensée toute faite,
qui nous arrive par la T.S.F. ou par le journal, nous acceptons cette pensée
et ces plaisirs pour tous comme si nous étions heureux de nous laisser
asservir et comme s'il fallait nous laisser pourvoir de tout par les autres,
comme s'il fallait que plus rien ne vienne de nous, que tout effort nous
soit épargné, même pour nous distraire ; comme si la
littérature enfin, et le théâtre, et la philosophie
et les beaux-arts n'étaient faits que pour servir de passe-temps,
pour constituer une espèce de distraction inoffensive à l'usage
des gens ennuyés, un petit délassement digestif et sans danger
pour les après-midi le dimanche! Disons-le très franchement
: il n'y a nul profit à tirer de ces notions que nous n'avons pas
désirées et qui nous arrive pêle-mêle, sur le
même plan, sans que nous ayons eu à les recréer en
nous. "Je suis fait d'un esprit, dit Valéry, qui n'est jamais sûr
d'avoir compris ce qu'il a compris sans s'en apercevoir". Prenons-nous
jamais le temps aujourd'hui, de nous apercevoir que nous avons compris
quelque chose?.. On fait tout, au contraire, pour nous apprendre à
nous contenter de cette pensée courante, anonyme, qui nous semble
le comble de l'actualité et qui nous arrive déjà fanée
et vieillie, le temps d'avoir traversé la rue. De sorte que nous
avons toute chose à portée de la main, sauf nous-mêmes.
Nous ne sommes plus des hommes d'intérieur, et ne nous inquiétons
plus de l'être. Ce qui pénètre chez nous n'est que
l'écho d'une rumeur étrangère et lointaine. Pour mieux
dire, nous avons déserté notre logis, nous en avons fermé
les portes, derrière nous, nous nous sommes assis sur le trottoir,
et nous avons pris l'habitude de penser dans la rue.
Cette vie intérieure
que nous méprisons, c'est pourtant par elle, c'est en sauvegardant
au fond de soi un refuge, si humble soit-il, que l'homme peut arriver à
se superposer à sa tache, à son activité sociale,
à lui-même. C'est en se distinguant qu'il se pose, et qu'il
acquiert le droit de compter. Ce qu'il donne, il faut d'abord qu'il le
fasse, qu'il le crée de sa substance, pour qu'il ne risque pas de
donner ce qu'il s'est contenté de prendre ailleurs. C'est à
cette condition qu'il sera réellement agissant et vivant. Car la
vie, mes chers amis, cela ne se ramasse pas sur le pavé.
Paul Gadenne
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