 Quelques
mots sur son esthétique, pour commencer.
Un film de Manoel de Oliveira est
reconnaissable entre mille. On y retrouve toujours cette même lenteur
majestueuse, cette beauté sereine qui est celle des fleuves, le
cours impassible d'une force qui traverse le siècle, comme le Douro.
Presque toujours chez lui, les plans sont fixes, frontaux, les plans sont
longs.
Ce "système", suivi rigoureusement
de film en film, semble vouloir nous inviter à la contemplation.
Il y a là comme une sorte de corset, comme une discipline : la volonté
de ne pas user de séductions trop faciles, le désir de se
retirer pour mettre en valeur les mots et les idées. Et pourtant,
l'image aussi resplendit souvent d'elle-même, tel un tableau soigneusement
composé, offert à nos yeux - telle une icone parfois.
Manoel de Oliveira emprunte en fait
à tous les arts : au théâtre, à la peinture,
à la littérature, voire à la musique ; mais toujours
il fait du cinéma. Tous ces emprunts réussissent à
créer une temporalité nouvelle, une tension particulière
qui impose un regard neuf - et des films d'une épaisseur, d'une
richesse de sensations rares. Au
bout du compte, cette sobriété, cette retenue coutumière
semble même la meilleure façon de rendre aux moyens du cinéma
tout leur pouvoir d'expression. Et le carcan de son esthétique,
facilement perceptible, facilement caricaturable, devient l'occasion de
formidables émotions : le cinéaste se ménage ainsi
la possiblité de ruptures, d'innovations étonnantes, qui
ont alors la beauté et la violence des digues rompues.
Sa vie
Bon. On dit souvent que Manoel de
Oliveira est le plus vieux cinéaste en activité. On souligne
à l'envi qu'il a connu le cinéma muet, qu'il a réalisé
son premier chef d'oeuvre en 1931. On s'amuse de constater qu'il rattrappe
aujourd'hui le temps perdu pendant la dictature, qu'il tourne à
un rythme honnête, nous livrant chaque année un nouveau cru.
Mais là n'est pas l'essentiel, et la biographie n'est pas notre
préoccupation. Tout un chacun pourra trouver des détails
sur le Manoel champion de course automobile, ou sur l'athlète. On
préfèrera s'atarder sur sa filmographie.
Citons néanmoins, pour honorer
notre promesse, quelques repères :
- 1908, le 12 décembre :
naissance à Porto du petit Manoel Candida Pinto de Oliveira ; le
lieu n'est pas indifférent : il restera toujours attaché
à sa terre natale, le nord du Portugal, la vallée du Douro.
- Etudes secondaires en Galice,
chez des jésuites ; il en parle dans Voyage au début du
monde, il nous montre ce collège espagnol juste de l'autre côté
du Minho où son père l'a placé.
- A vingt ans, il se passionne pour
le sport : il deviendra champion de saut à la perche, puis remportera
de nombreux grands prix automobiles ; c'est cela qui le rendra célèbre
du grand public, bien davantage que ses films ; pour mémoire, Manoel
semble avoir plus de public en france qu'au Portugal - à confirmer
pourtant. Il arrêtera les courses en 1940.
- Puis pendant les années
40 et le début des années 50, il se consacre à la
viticulture et à la bonne marche de l'entreprise paternelle de passementrie
; il tourne ses premiers films.
- Depuis que la censure salazariste
n'est plus, Manoel de Oliveira tourne beaucoup : c'est d'ailleurs la cause
qu'il donne à sa fécondité...
Ses films
Liste exhaustive, telle qu'elle
nous est donnée dans Conversations avec Manoel de Oliveira,
éditions Cahiers du cinéma :
1931 - Douro, faina fluvial
(Douro, travail fluvial), documentaire.
1932 - Ulha Branca (Houille
blanche), documentaire.
1932 - Estatuas de Lisboa
(Statues de Lisbonne), documentaire.
1938 - Ja se fabricam automoveis
em Portugal (On fabrique déjà des automobiles au Portugal),
documentaire.
1938 - Miramar, praia das rosas
(Miramar, plage des roses), documentaire.
1939 - Famalicão,
documentaire.
1942 - Aniki-Bobo, d'après
Meninos milionarios de Rodrigues de Freitas.
1956 - O pintor e a cidade
(Le Peintre et la ville), à partir des oeuvres du peintre Antonio
Cruz.
1958 - O coração
(Le coeur), documentaire inachevé.
1959 - O pão (Le pain),
documentaire.
1959 - As pinturas do meu irmão
Julio (Les peintres de mon frère Julio), poème et commentaire
de José Régio.
1963 - Acto da primavera
(Acte du printemps), d'après la représentation populaire
du Mystère de la passion de Francisco Vaz de Guimarães
(XVIe).
1963 - A caça (La
chasse).
1964 - Vila verdinho, documentaire.
1971 - O pasado e o presente
(Le Passé et le présent), d'après la pièce
de Vincente Sanches.
1975 - Benilde ou a Virgem-mãe
(Benilde ou la Vierge-mère), d'après la pièce de José
Régio.1978 - Amor de perdicão (Amour de perdition),
d'après le roman de Camilo Castelo Branco.
1981 - Francisca, d'après
le roman Fanny Owen d'Agustina Bessa-Luis.
1982 - A visita, ou Memorias
e confissões (La visite, ou Mémoires et confessions),
dialogues de Augustina Bessa-Luis.
1982 - Lisoa cultural (Lisbonne
culturelle), documentaire.
1983 - Nice... A propos de Jean
Vigo, documentaire.
1983/84 - Reflexão de
Manuel Casimiro - A proposito da bandeira nacional (Réflexion
de Manuel Casimiro - A propos du drapeau natonal), à partir d'oeuvres
de Manuel casimiro.
1985 - Le soulier de satin,
d'après Claudel.
1986 - Mon cas, d'après
O meu Caso de Jose Regio, et Beckett et Le Livre de Job.
1987 - De profundis, d'après
un conte d'Agustina Bessa-Luis, et des poèmes de José régio,
Antonio Nobre, et Fernando Pessoa.
1988 - Os Canibais (Les Cannibales),
d'après Alvaro de Carvalhal.
1990 - Non ou a vã gloria
de mandar (Non ou La vaine gloire de commander).
1991 - A divina comédia
(La divine comédie), avec des extraits de la Bible, de Dostoïevski,
José Régio et Nietzsche.
1992 - O dia do desespeo (Le
jour du désespoir), d'après des textes de Camilo Castelo
branco.
1993 - Vale Abraão (Val
Abraham), d'après Agustina Bessa-Luis.
1994 - A Caixa (La Cassette),
d'après la pièce de Prista Monteiro.
1995 - O Convento (Le Couvent),
d'après une idée originale de Agustina Bessa-Luis.
1996 - Party (Party), dialogues
d'Agustina Bessa-Luis.
1996 - Viagem ao inicio do mundo
(Voyage au début du monde)... le premier scénario de
fiction de Manoel de Oliveira depuis... La Chasse, en 1963 ! En
encore, c'était un court-métrage.
Et : 1998 - Inquiétude,
d'après Les immortels de Helder Prista Monteiro, Suzy
de Antonio Patricio, et Mère d'un fleuve de Augustina Bessa-Luis.
Comme on l'aura remarqué,
Manoel de Oliveira a de cela de commun avec Resnais qu'il travaille beaucoup
avec des écrivains, des dramaturges contemporains. Plus encore,
on peut presque dire que tous ses films, quand ils ne sont pas documentaires,
sont des réécritures ; ce sont des oeuvres qui prennent un
autre texte comme support : un roman d'Agustina Bessa-Luis, une pièce
de Claudel, l'histoire du Portugal, la Bible, Dostoïevski ou Nietzsche...
Pourtant, jamais ses films ne ressemblent
à des adaptations - même si les paroles sont toujours scrupuleusement
respectées, ou peut-être justement parce qu'on accorde aux
mots cette place de choix. En fait, tous ses films - documentaires compris
- se placent dans cette position particulière d'être des textes
seconds. Ce sont des recréations, des films qui donnent
à voir, qui rendent hommage - ou plutôt qui font revivre.
Ils placent le spectateur au coeur de la création, de ses interrogations
- que ce soit celles de la littérature, du théâtre,
de la musique, du cinéma ou de la peinture.
Si cette question vous intéresse,
vous pouvez passer à la page réécriture
(développements sur Val Abraham).
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Une liste de discussion sur Manoel de Oliveira a été créée le 25 mai 1999, pour échanger questions, informations et réflexions sur l'oeuvre du cinéaste. C'est une liste modérée et à faible "débit". Elle se propose pour objectifs :
- de diffuser des informations sur l'oeuvre de Manoel de Oliveira ;
- de permettre l'échange de points de vue sur ses films ;
- et de favoriser la recherche sur son oeuvre.
Pour vous y inscrire (c'est à dire pour recevoir ou poster des courriers électroniques sur ce sujet), rien de plus simple : il suffit d'envoyer un courriel vide à l'adresse suivante : de_oliveira-subscribe@egroups.com.
Si vous connaissez quelques difficultés à vous y inscrire, n'hésitez pas à me contacter.
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Par ailleurs
C'est peut-être que je ne
suis plus très lucide, mais je trouve toujours très dépaysants
les entretiens avec Manoel de Oliveira, drôlement originaux, avec
ce recul, cette sagesse des grands créateurs. Au cinéma,
ça dépayse encore plus, c'est encore plus rare, les gens
détachés des rumeurs du monde.
Bref, je vous propose ici des extraits
d'un entretien avec Télérama, qui lui posa les mêmes
questions stéréotypées qu'à d'autres cinéastes
pour un "numéro exceptionnel" sur Cannes 98. Et c'est là
où c'est formidable : comme souvent les invités chez Pivot
ou chez tout autre journaliste désinvolte, il sauva l'interview.
Entraîné sur l'éternel sujet du cinéma
américain, il parle avec détachement des mutations d'aujourd'hui,
et surtout rappelle que le pire n'est pas toujours sûr, et que le
cinéma a quand même de sérieux atouts.
Avez-vous le sentiment
que le cinéma a changé au cours des dernières années
?
Ce n'est pas un sentiment
mais une évidence. Le cinéma a totalement perdu sa candeur.
Il est devenu comme un objet de bas commerce où l'art est une sorte
d'ornement. c'est la conséquence du dénouement des dernières
guerres et révolutions, qui ont mis à nu les hypocrisies
religieuses et idéologiques et qui ont jeté les peuples dans
le doute sinon le mépris des valeurs, au profit de l'argent. (...)
Le cinéma américain
représente-t-il, selon vous, une menace ? une source d'inspiration
?
Certains pays suivent les
traces du cinéma américain, simulant de façon réaliste
ou imaginaire la brutalité pour la brutalité, la violence
pour la violence, le sexe pour le sexe, sans limites, comme autant de moyens
d'impressionner les nigauds et les esprits les plus influençables.
Cela ne veut pas dire qu'il
ne peut pas y avoir un autre type de films, que nous pouvons considérer
comme de véritables chefs d'oeuvre, qui donnent au cinéma
toute sa dignité. Mais ces films sont très rares et, de façon
générale, beaucoup moins "annoncés". Dans le passé
déjà, un célèbre romancier portugais disait
: "La bourgeois chérit la scène de débauche", en concluant
: "Eh bien, il l'aura." Et il l'a, aujourd'hui, à foison, dans le
cinéma. (...)
Pensez-vous qu'il y ait
une standardisation des modes de narration ?
Il y a une certaine tendance
pour les produits en série dans le cinéma et en dehors de
lui, ce qui, pour l'industrie et les commerçants, n'est pas sans
offrir des avantages. Mais le cinéma ne peut être considéré
de la même façon, car on a beau le rendre le plus industriel
et le plus commercial possible, son essence et son caractère sont
d'ordre artistique et rien d'autre. Une salle de cinéma est un temple
artistique vivant, comme le sont un musée, une salle de théâtre,
une bibliothèque, complètement indépendants du commerce
qui peut en résulter.
(...)
L'évolution technique
- effets spéciaux, montage virtuel - modifie-t-elle le langage cinématographique
? Et le vôtre en particulier ?
Le cinéma, c'est le
cinéma et rien d'autre. Le cinéma est un moyen d'expression,
et c'est ça qui compte, pas la technique - la technique qui peut
être utilisée.
Serge Daney disait avec justesse
: "Le cinéma n'a pas besoin d'effets spéciaux." Le cinéma
est déjà en lui-même un effet très spécial,
distinct par le procédé, dont l'identité propre ne
peut être confondue avec aucun autre procédé audiovisuel
ni avec les effets spéciaux.
Qu'est-ce qui va le plus
changer dans le cinéma des prochaines années ?
Voyons : le livre, le théâtre,
dans leur essence, n'ont pas changé. Pourquoi le cinéma aurait-il
à changer en tant que cinéma ? Bien que différents
entre eux, un changement radical chez l'un d'entre eux correspondrait à
une perte d'identité de chacun.
Télérama
ne donne pas le nom de la
personne qui a réalisé
le questionnaire.
Et si vous êtes patient, une
biblio pourrait voir le jour. N'hésitez pas à me contacter
!
Jib (cinerie@altern.org) |