La réécriture

En haine de l'adaptation
 
 
 
Quelle naïveté, ce désir d'adapter une oeuvre littéraire à l'écran ! Quelle stupidité, ces critiques qui cherchent en vain à établir la fidélité d'un film à un livre ! 
Comme si, de mots, l'on pouvait faire sans dommage des images... 

Les adaptations sont impossibles. Et tout d'abord parce que le signe linguistique n'a rien à voir avec une image, qui n'a pas vocation à bâtir du sens, qui ne peut que reproduire du réel et non le recréer, qui est prisonnière de son mimétisme, de l'analogie. Autrement dit, le cinéma est un art de la forme pleine, et la littérature un art de la forme creuse. 
Excusez les mots définitifs, mais c'est agaçant à la fin. La littérature crée des idées, des rapports entre des mots, et le lecteur remplit les interstices par l'imagination, donne de la chair au livre. Le cinéma, lui, à l'opposé, crée de la chair, juxtapose des images, et le spectateur comble les trous, remplit les ellipses en projetant des idées. Cela n'est quand même pas la même chose ! 
Tandis que la littérature sculpte, modèle, donne à imaginer le réel, le cinéma se contente de l'habiller. Ce n'est pas une critique, c'est un constat. Le langage de l'image n'existe pas. En un mot, la richesse d'un film n'est pas à chercher du côté de la littérature. 

En conséquence, si l'on veut rendre hommage à un livre, mieux vaut le faire par la bande, indirectement, en inventant autre chose. Une solution pour un film consiste à décaler l'image, déformer le souvenir du livre, se placer ailleurs, bref à ne pas simplement remplir les cases vierges d'un roman - comme un enfant colorierait son livre d'images. Cette rupture est indispensable pour que la forme pleine du film continue à interroger le livre, à nous poser question, à n'être pas illustration - pour que le film reste en mouvement.


Val Abraham, de Manoel de Oliveira 

C'est justement la grande force du film d'Oliviera de n'être pas une illustration : il déplace continuellement le souvenir du livre, aussi bien sur le plan de l'histoire que par le jeu de l'acteur, légèrement "théâtral", jamais vraiment "réaliste". Toujours nous savons que nous sommes au cinéma, et le plaisir n'en est que plus fort. 

Il se trouve que j'ai déjà écrit un article sur ce sujet, sur la réécriture de Madame Bovary dans Val Abraham. Plutôt que de le paraphraser, voici donc : Ema et son double. 

Et si vous voulez la version longue, j'ai ça aussi à votre disposition : c'est un mémoire universitaire, mais c'est lisible. C'est plus complet, même s'il aborde davantage de points. 
Le mieux, c'est de me le demander. Cela fait dans les 400 Ko. Je peux vous l'envoyer zippé. 
Où l'on s'intéresse : 

    - à la problématique de la réécriture, au mécanisme du déplacement ; 
    - à l'esthétique de Val Abraham, comparée à celle de Flaubert (Manoel de Oliveira semble entretenir un rapport plus décomplexé que lui au romanesque...) ; 
    - à "l'idéologie" du film ; et il y aurait là à développer : la relecture catholique de Madame Bovary par Manoel de Oliveira n'étant pas inintéressante de ce point de vue. 
     
Si vous êtes curieux de ces questions, n'hésitez pas à me contacter, je serais ravi de pouvoir échanger quelques vues là-dessus, je crois qu'il y a là beaucoup à dire et à faire. 
   

Autres réécritures 

Dans cette optique, je tiens une oeuvre qui vaut mieux que sa réputation (ou que celle de son auteur) : Les misérables, de Claude Lelouch, Hugo à la petite semaine qui a réussi là un bien beau film. Comme Val Abraham, il s'agit d'une histoire qui se répète : ici, ce n'est pas Ema qui lit la vie d'Emma, mais un Jean Valjean des temps modernes (Belmondo le repenti !) qui rejoue la vie de l'autre, en plein vingtième siècle... 
Une oeuvre vraiment excitante, j'insiste. 
J'attends de revoir le film (et de lire le livre...) pour vous proposer un petit texte. 
 

On pourrait aussi parler du film Le journal d'un séducteur, de Danièle Dubroux, construit autour du livre éponyme de Kierkegaard, et dont les spectateurs attentifs auront noté qu'il cite... Val Abraham (un personnage regarde le film à la télé). 
Y a-t-il des fans de Kierkegaard parmi vous ? 
 

Enfin Le mépris d'Alberto Moravia, dont Godard a été tiré son film, nous raconte l'histoire d'un scénariste qui découvre, mais un peu tard, qu'il rejoue le drame d'Ulysse sans le savoir - et c'est là tout son drame. Voilà un livre qui ose les références : L'Odyssée et Ulysse de Joyce sont convoqués au détour des pages pour pousser le protagoniste à prendre sa vie en mains ! 
 

En attendant, si vous avez d'autres suggestions, cette page vous est ouverte, n'hésitez pas. 

Jib (cinerie@altern.org)