| Quelle naïveté, ce désir
d'adapter une oeuvre littéraire à l'écran ! Quelle
stupidité, ces critiques qui cherchent en vain à établir
la fidélité d'un film à un livre !
Comme si, de mots, l'on pouvait faire sans dommage des images... Les adaptations sont impossibles.
Et tout d'abord parce que le signe linguistique
n'a rien à voir avec une image, qui n'a pas vocation à bâtir
du sens, qui ne peut que reproduire du réel et non le recréer,
qui est prisonnière de son mimétisme, de l'analogie.
Autrement dit, le cinéma est
un art de la forme pleine, et la littérature un art de la forme
creuse.
En conséquence, si l'on veut
rendre hommage à un livre, mieux vaut le faire par la bande, indirectement,
en inventant autre chose. Une solution pour un film consiste à décaler
l'image, déformer le souvenir du livre, se placer ailleurs, bref
à ne pas simplement remplir les cases vierges d'un roman - comme
un enfant colorierait son livre d'images. Cette rupture est indispensable
pour que la forme pleine du film continue à interroger le livre,
à nous poser question, à n'être pas illustration
- pour que le film reste en mouvement. C'est justement la grande force du film d'Oliviera de n'être pas une illustration : il déplace continuellement le souvenir du livre, aussi bien sur le plan de l'histoire que par le jeu de l'acteur, légèrement "théâtral", jamais vraiment "réaliste". Toujours nous savons que nous sommes au cinéma, et le plaisir n'en est que plus fort. Il se trouve que j'ai déjà écrit un article sur ce sujet, sur la réécriture de Madame Bovary dans Val Abraham. Plutôt que de le paraphraser, voici donc : Ema et son double. Et si vous voulez la version longue,
j'ai ça aussi à votre disposition : c'est un mémoire
universitaire, mais c'est lisible. C'est plus complet, même s'il
aborde davantage de points.
- à l'esthétique de Val Abraham, comparée à celle de Flaubert (Manoel de Oliveira semble entretenir un rapport plus décomplexé que lui au romanesque...) ; - à "l'idéologie" du film ; et il y aurait là à développer : la relecture catholique de Madame Bovary par Manoel de Oliveira n'étant pas inintéressante de ce point de vue. Pour en savoir plus
sur Manoel de Oliveira
Autres réécritures Dans cette
optique, je tiens une oeuvre qui vaut mieux que sa réputation (ou
que celle de son auteur) : Les
misérables, de Claude Lelouch,
Hugo à la petite semaine qui a réussi là un bien beau
film. Comme
Val Abraham, il s'agit d'une histoire qui se répète
: ici, ce n'est pas Ema qui lit la vie d'Emma, mais un Jean Valjean des
temps modernes (Belmondo le repenti !) qui rejoue la vie de l'autre, en
plein vingtième siècle...
On pourrait aussi parler du film
Le journal d'un séducteur, de Danièle
Dubroux, construit autour du livre éponyme
de Kierkegaard, et dont les spectateurs attentifs auront noté qu'il
cite... Val Abraham (un personnage regarde le film à la télé).
Enfin Le
mépris d'Alberto Moravia,
dont Godard a été tiré son film, nous raconte l'histoire
d'un scénariste qui découvre, mais un peu tard, qu'il rejoue
le drame d'Ulysse sans le savoir - et c'est là tout son drame. Voilà
un livre qui ose les références : L'Odyssée
et Ulysse de Joyce sont convoqués au détour des pages
pour pousser le protagoniste à prendre sa vie en mains !
En attendant, si vous avez d'autres suggestions, cette page vous est ouverte, n'hésitez pas. Jib (cinerie@altern.org) |