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Pour commencer : qu'est-ce qu'un intellectuel ? L'intellectuel est un être paradoxal,
que l'on ne peut pas penser comme tel aussi longtemps qu'on l'appréhende
à travers l'alternative de l'autonomie et de l'engagement, de la
culture pure et de la politique. Cela, parce qu'il s'est constitué,
historiquement, dans et par le dépassement de cette opposition :
les écrivains, les artistes et les savants se sont affirmés
pour la première fois comme intellectuels lorsque, au moment de
l'affaire Dreyfus, ils sont intervenus dans la vie politique en tant
que tels, c'est-à-dire avec une autorité spécifique
fondée sur l'appartenance au monde relativement autonome de l'art,
de la science et de la littérature, et sur toutes les valeurs associées
à cette autonomie - désintéressement, compétence,
etc.
Il faut et il suffit de répudier
la vieille alternative entre l'art pur et l'art engagé que nous
avons tous dans l'esprit, et qui resurgit périodiquement dans les
débats littéraires, pour être en mesure de définir
ce que pourraient être les grandes orientations d'une action collective
des intellectuels.
L'intervention dans le champ politique. Par un paradoxe apparent, c'est seulement
à la fin du [19e] siècle, au moment où le champ littéraire,
le champ artistique et le champ scientifique accèdent à l'autonomie,
que les agents les plus autonomes de ces champs autonomes peuvent intervenir
dans le champ politique en tant qu'intellectuels - et non en tant que producteurs
culturels convertis en hommes politiques, à la façon de Guizot
ou de Lamartine - c'est-à-dire avec une autorité fondée
sur l'autonomie du champ et toutes les valeurs qui lui sont associées,
pureté éthique, compétence spécifique, etc.
Concrètement, l'autorité proprement artistique ou scientifique
s'affirme dans des actes politiques comme le "J'accuse" de Zola et les
pétitions destinées à le soutenir. Ces interventions
d'un type nouveau tendent à maximiser les deux dimensions constitutives
de l'identité de l'intellectuel qui s'invente à travers eux,
la "pureté" et l'"engagement", donnant naissance à une politique
de la pureté qui est l'antithèse parfaire de la raison
d'Etat. Elles impliquent en effet l'affirmation du droit de transgresser
les valeurs les plus sacrées de la collectivité - celle du
patriotisme par exemple, avec l'appui donné à l'article diffamatoire
de Zola contre l'armée ou, beaucoup plus tard, pendant la guerre
d'Algérie, l'appel au soutien à l'ennemi - au nom de valeurs
transcendantes à celles de la cité ou, si l'on veut, au nom
d'une forme particulière d'universalisme éthique et scientifique
qui peut servir de fondement non seulement à une sorte de magistère
moral mais aussi à une mobilisation collective en vue d'un combat
destiné à promouvoir ces valeurs.
La menace toujours présente d'une régression. Il est clair que l'intellectuel (ou,
mieux, les champs autonomes qui le rendent possible) ne s'est pas institué
une fois pour toutes et à tout jamais avec Zola et que les détenteurs
de capital culturel peuvent toujours "régresser", au terme d'une
décomposition de cette sorte de combinaison instable qui définit
l'intellectuel, vers l'une ou l'autre des positions en apparence exclusives,
c'est-à-dire vers le rôle de l'écrivain, de l'artiste
ou du savant "purs" ou vers le rôle d'acteur politique, journaliste,
homme politique, expert. En outre, contrairement à ce que pourrait
faire croire la vision naïvement hégélienne de l'histoire
intellectuelle, la revendication de l'autonomie qui est inscrite dans l'existence
d'un champ de production culturelle doit compter avec des obstacles et
des pouvoirs sans cesse renouvelés, qu'ils s'agisse des pouvoirs
externes, comme ceux de l'Eglise ou des grandes entreprises économiques,
ou des pouvoirs internes, et en particulier ceux que donne le contrôle
des instruments de production et de diffusion spécifiques (presse,
édition, radio, télévision).
Défendre l'autonomie aujourd'hui menacée du champ intellectuel. Je veux en venir maintenant à l'exposé des raisons particulières qui imposent aujourd'hui, avec une urgence spéciale, une mobilisation des intellectuels et la création d'une véritable Internationale des intellectuels attachée à défendre l'autonomie des univers de production culturelle ou, pour parodier un langage aujourd'hui peu prisé, la propriété des producteurs culturels sur leurs instruments de production et de circulation (donc d'évaluation et de consécration). Je ne crois pas sacrifier à une vision apocalyptique de l'état du champ de production culturelle dans les différents pays européens en disant que cette autonomie est fortement menacée ou, plus précisément, que des menaces d'une espèce tout à fait nouvelle pèsent aujourd'hui sur son fonctionnement; et que les artistes, les écrivains et les savants sont de plus en plus complètement exclus du débat public, à la fois parce qu'ils sont moins enclins à y intervenir et parce que la possibilité d'y intervenir efficacement leur est de moins en moins offerte. Les menaces sur l'autonomie
résultent de l'interpénétration de plus en plus grande
entre le monde de l'art et celui de l'argent. Je pense aux nouvelles formes
de mécénat, et aux nouvelles alliances qui s'instaurent entre
certaines entreprises économiques [...] et les producteurs culturels;
je pense aussi au recours de plus en plus fréquent de la recherche
universitaire à des sponsors ou à la création d'enseignements
directement subordonnées à l'entreprise [...]. Mais l'emprise
ou l'empire de l'économie sur la recherche artistique ou scientifique
s'exerce aussi à l'intérieur même du champ à
travers le contrôle des moyens de production et de diffiusion culturelles,
et même des instances de consécration. Les producteurs attachés
à des grandes bureaucraties culturelles (journaux, radio, télévision)
sont de plus en plus contraints d'accepter et d'adopter des normes et des
contraintes liées aux exigences du marché et, notamment,
aux pressions plus ou moins fortes et directes des annonceurs [d'où
la pratique presque obligée du fast writing et du fast
reading]. On peut se demander si la division en deux marchés,
qui est caractéristique des champs de production culturelle depuis
le milieu du 19e siècle, avec d'un côté le champ restreint
des producteurs pour producteurs, et de l'autre le champ de grande production
et la "littérature industrielle", n'est pas menacée de disparaître,
la logique de la production commerciale tendant de plus en plus à
s'imposer à la production d'avant-garde (à travers, notamment,
dans le cas de la littérature, les contraintes qui pèsent
sur le marché des livres).
L'heure de la lutte : pour une realpolitik de la raison. La nature paradoxale, en apparence contradictoire, de l'intellectuel fait que toute action politique visant à renforcer l'efficacité politique de ses entreprises est vouée à se donner des mots d’ordre en apparence contradictoire : d’un côté, renforcer l’autonomie, notamment en renforçant la coupure avec les intellectuels hétéronomes, et en combattant pour assurer aux producteurs culturels les conditions économiques et sociales de l’autonomie par rapport à tous les pouvoirs, sans exclure ceux des bureaucraties d'Etat (et d'abord en matière de publication et d’évaluation des produits de l'activité intellectuelle); d'un autre coté, arracher les producteurs culturels à la tentation de la tour d'ivoire en les encourageant à lutter au moins pour s'assurer le pouvoir sur les instruments de production et de consécration culturelles et à entrer dans le siècle pour y affirmer les valeurs associées a leur autonomie. Cette lutte doit être collective
parce que l'efficacité des pouvoirs qui s'exercent sur eux résulte
pour une grande part du fait que les intellectuels les affrontent en ordre
dispersé, et dans la concurrence. Et aussi parce les tentatives
de mobilisation seront toujours suspectes, et vouées à l'échec,
aussi longtemps qu'elles pourront être soupçonnées
d'être mises au service des luttes pour le leadership d'un intellectuel
ou d’un groupe d'intellectuels. Les producteurs culturels ne retrouveront
dans le monde social la place qui leur revient que si, sacrifiant une fois
pour toutes le mythe de l'«intellectuel organique», sans tomber
dans la mythologie complémentaire, celle du mandarin retiré
de tout, ils acceptent de travailler collectivement à la défense
de leurs intérêts propres : ce qui devrait les conduire à
s'affirmer comme un pouvoir international de critique et de surveillance,
voire de proposition, face aux technocrates, ou, par une ambition à
la fois plus haute et plus réaliste, donc limitée à
leur sphère propre, à s'engager dans une action rationnelle
de défense des conditions économiques et sociales de l'autonomie
de ces univers sociaux privilégiés où se produisent
et se reproduisent les instruments matériels et intellectuels de
ce que nous appelons la Raison. Cette Realpolitik de la raison sera
sans nul doute exposée au soupçon de corporatisme. Mais il
lui appartiendra de montrer, par les fins au service desquelles elle mettra
les moyens, durement conquis, de son autonomie, qu'il s'agit d'un corporatisme
de l'universel.
Pierre Bourdieu, Les
règles de l'art
(éditions du Seuil,
collection Points)
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