, Propos pour servir à la contre-révolution.
   
 
 
 Pour un corporatisme
de l'universel
 
Extraits du post-scriptum à l'ouvrage
Les règles de l'art (1992)
 
 

Pour commencer : qu'est-ce qu'un intellectuel ? 

L'intellectuel est un être paradoxal, que l'on ne peut pas penser comme tel aussi longtemps qu'on l'appréhende à travers l'alternative de l'autonomie et de l'engagement, de la culture pure et de la politique. Cela, parce qu'il s'est constitué, historiquement, dans et par le dépassement de cette opposition : les écrivains, les artistes et les savants se sont affirmés pour la première fois comme intellectuels lorsque, au moment de l'affaire Dreyfus, ils sont intervenus dans la vie politique en tant que tels, c'est-à-dire avec une autorité spécifique fondée sur l'appartenance au monde relativement autonome de l'art, de la science et de la littérature, et sur toutes les valeurs associées à cette autonomie - désintéressement, compétence, etc. 
L'intellectuel est un personnage bidimensionnel qui n'existe et ne subsiste comme tel que si (et seulement si) il est investi d'une autorité spécifique, conférée par un monde intellectuel autonome (c'est-à-dire indépendant des pouvoirs religieux, politiques, économiques) dont il respecte les lois spécifiques, et si (et seulement si) il engage cette autorité spécifique dans des luttes politiques. Loin qu'il existe, comme on le croit d'ordinaire, une antinomie entre la recherche de l'autonomie (qui caractérise l'art, la science ou la littérature que l'on dit "purs") et la recherche de l'efficacité politique, c'est en accroissant leur autonomie (et par là, entre autres choses, leur liberté de critique à l'égard des pouvoirs) que les intellectuels peuvent accroître l'efficacité d'une action politique dont les fins et les moyens trouvent leur principe dans la logique spécifique des champs de production culturelle. 

Il faut et il suffit de répudier la vieille alternative entre l'art pur et l'art engagé que nous avons tous dans l'esprit, et qui resurgit périodiquement dans les débats littéraires, pour être en mesure de définir ce que pourraient être les grandes orientations d'une action collective des intellectuels. 
 

L'intervention dans le champ politique. 

Par un paradoxe apparent, c'est seulement à la fin du [19e] siècle, au moment où le champ littéraire, le champ artistique et le champ scientifique accèdent à l'autonomie, que les agents les plus autonomes de ces champs autonomes peuvent intervenir dans le champ politique en tant qu'intellectuels - et non en tant que producteurs culturels convertis en hommes politiques, à la façon de Guizot ou de Lamartine - c'est-à-dire avec une autorité fondée sur l'autonomie du champ et toutes les valeurs qui lui sont associées, pureté éthique, compétence spécifique, etc. Concrètement, l'autorité proprement artistique ou scientifique s'affirme dans des actes politiques comme le "J'accuse" de Zola et les pétitions destinées à le soutenir. Ces interventions d'un type nouveau tendent à maximiser les deux dimensions constitutives de l'identité de l'intellectuel qui s'invente à travers eux, la "pureté" et l'"engagement", donnant naissance à une politique de la pureté qui est l'antithèse parfaire de la raison d'Etat. Elles impliquent en effet l'affirmation du droit de transgresser les valeurs les plus sacrées de la collectivité - celle du patriotisme par exemple, avec l'appui donné à l'article diffamatoire de Zola contre l'armée ou, beaucoup plus tard, pendant la guerre d'Algérie, l'appel au soutien à l'ennemi - au nom de valeurs transcendantes à celles de la cité ou, si l'on veut, au nom d'une forme particulière d'universalisme éthique et scientifique qui peut servir de fondement non seulement à une sorte de magistère moral mais aussi à une mobilisation collective en vue d'un combat destiné à promouvoir ces valeurs. 
 

La menace toujours présente d'une régression. 

Il est clair que l'intellectuel (ou, mieux, les champs autonomes qui le rendent possible) ne s'est pas institué une fois pour toutes et à tout jamais avec Zola et que les détenteurs de capital culturel peuvent toujours "régresser", au terme d'une décomposition de cette sorte de combinaison instable qui définit l'intellectuel, vers l'une ou l'autre des positions en apparence exclusives, c'est-à-dire vers le rôle de l'écrivain, de l'artiste ou du savant "purs" ou vers le rôle d'acteur politique, journaliste, homme politique, expert. En outre, contrairement à ce que pourrait faire croire la vision naïvement hégélienne de l'histoire intellectuelle, la revendication de l'autonomie qui est inscrite dans l'existence d'un champ de production culturelle doit compter avec des obstacles et des pouvoirs sans cesse renouvelés, qu'ils s'agisse des pouvoirs externes, comme ceux de l'Eglise ou des grandes entreprises économiques, ou des pouvoirs internes, et en particulier ceux que donne le contrôle des instruments de production et de diffusion spécifiques (presse, édition, radio, télévision). 
 

Défendre l'autonomie aujourd'hui menacée du champ intellectuel. 

Je veux en venir maintenant à l'exposé des raisons particulières qui imposent aujourd'hui, avec une urgence spéciale, une mobilisation des intellectuels et la création d'une véritable Internationale des intellectuels attachée à défendre l'autonomie des univers de production culturelle ou, pour parodier un langage aujourd'hui peu prisé, la propriété des producteurs culturels sur leurs instruments de production et de circulation (donc d'évaluation et de consécration). Je ne crois pas sacrifier à une vision apocalyptique de l'état du champ de production culturelle dans les différents pays européens en disant que cette autonomie est fortement menacée ou, plus précisément, que des menaces d'une espèce tout à fait nouvelle pèsent aujourd'hui sur son fonctionnement; et que les artistes, les écrivains et les savants sont de plus en plus complètement exclus du débat public, à la fois parce qu'ils sont moins enclins à y intervenir et parce que la possibilité d'y intervenir efficacement leur est de moins en moins offerte. 

Les menaces sur l'autonomie résultent de l'interpénétration de plus en plus grande entre le monde de l'art et celui de l'argent. Je pense aux nouvelles formes de mécénat, et aux nouvelles alliances qui s'instaurent entre certaines entreprises économiques [...] et les producteurs culturels; je pense aussi au recours de plus en plus fréquent de la recherche universitaire à des sponsors ou à la création d'enseignements directement subordonnées à l'entreprise [...]. Mais l'emprise ou l'empire de l'économie sur la recherche artistique ou scientifique s'exerce aussi à l'intérieur même du champ à travers le contrôle des moyens de production et de diffiusion culturelles, et même des instances de consécration. Les producteurs attachés à des grandes bureaucraties culturelles (journaux, radio, télévision) sont de plus en plus contraints d'accepter et d'adopter des normes et des contraintes liées aux exigences du marché et, notamment, aux pressions plus ou moins fortes et directes des annonceurs [d'où la pratique presque obligée du fast writing et du fast reading]. On peut se demander si la division en deux marchés, qui est caractéristique des champs de production culturelle depuis le milieu du 19e siècle, avec d'un côté le champ restreint des producteurs pour producteurs, et de l'autre le champ de grande production et la "littérature industrielle", n'est pas menacée de disparaître, la logique de la production commerciale tendant de plus en plus à s'imposer à la production d'avant-garde (à travers, notamment, dans le cas de la littérature, les contraintes qui pèsent sur le marché des livres). 
 

L'heure de la lutte : pour une realpolitik de la raison. 

La nature paradoxale, en apparence contradictoire, de l'intellectuel fait que toute action politique visant à renforcer l'efficacité politique de ses entreprises est vouée à se donner des mots d’ordre en apparence contradictoire : d’un côté, renforcer l’autonomie, notamment en renforçant la coupure avec les intellectuels hétéronomes, et en combattant pour assurer aux producteurs culturels les conditions économiques et sociales de l’autonomie par rapport à tous les pouvoirs, sans exclure ceux des bureaucraties d'Etat (et d'abord en matière de publication et d’évaluation des produits de l'activité intellectuelle); d'un autre coté, arracher les producteurs culturels à la tentation de la tour d'ivoire en les encourageant à lutter au moins pour s'assurer le pouvoir sur les instruments de production et de consécration culturelles et à entrer dans le siècle pour y affirmer les valeurs associées a leur autonomie. 

Cette lutte doit être collective parce que l'efficacité des pouvoirs qui s'exercent sur eux résulte pour une grande part du fait que les intellectuels les affrontent en ordre dispersé, et dans la concurrence. Et aussi parce les tentatives de mobilisation seront toujours suspectes, et vouées à l'échec, aussi longtemps qu'elles pourront être soupçonnées d'être mises au service des luttes pour le leadership d'un intellectuel ou d’un groupe d'intellectuels. Les producteurs culturels ne retrouveront dans le monde social la place qui leur revient que si, sacrifiant une fois pour toutes le mythe de l'«intellectuel organique», sans tomber dans la mythologie complémentaire, celle du mandarin retiré de tout, ils acceptent de travailler collectivement à la défense de leurs intérêts propres : ce qui devrait les conduire à s'affirmer comme un pouvoir international de critique et de surveillance, voire de proposition, face aux technocrates, ou, par une ambition à la fois plus haute et plus réaliste, donc limitée à leur sphère propre, à s'engager dans une action rationnelle de défense des conditions économiques et sociales de l'autonomie de ces univers sociaux privilégiés où se produisent et se reproduisent les instruments matériels et intellectuels de ce que nous appelons la Raison. Cette Realpolitik de la raison sera sans nul doute exposée au soupçon de corporatisme. Mais il lui appartiendra de montrer, par les fins au service desquelles elle mettra les moyens, durement conquis, de son autonomie, qu'il s'agit d'un corporatisme de l'universel. 
 
 

Pierre Bourdieu, Les règles de l'art 
(éditions du Seuil, collection Points)
 
 
 
 
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Dernière mise à jour : 04.04.99
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