Quelques
réponses
Le concepteur du site Autonomie
semble animé d'une passion aussi fervente que sa plume est agile.
C'est agréable à lire, agréable de voir que l'indifférence
n'est pas universelle en ce bas monde. Cependant, je voudrais proposer
deux objections à ce que j'ai pu lire. Ces remarques pourront me
faire passer pour un de ces "libéraux" critiqués par Autonomie,
tant pis. Je ne m'inquiète pas d'étiquettes, que l'on m'appelle
comme on voudra. Je trouve cependant qu'il y a dans Autonomie une
place pour le dialogue et le débat contradictoire.
Je lis, et je cite la phrase en entier
pour ne pas tronquer le propos : " Et l'on s'étonne après
que la gauche, que le gouvernement "pluriel" de Lionel Jospin - peut-être
même doué des meilleures intentions du monde - privatise à
tout va ; que dans la rue, ou parmi nos connaissances, il ne se trouve
plus personne pour défendre le RMI, pour dire que le privé
n'est pas l'alternative rêvée qu'on nous propose."
Je suis fonctionnaire, et ce ne serait
pas croire à ma mission de service public que de critiquer le principe
même d'un Etat fort, occupant un grand nombre de secteurs de l'économie
et de la culture, mais je m'inquiète des discours critiquant le
privé tout autant que de ceux critiquant le public. Pourquoi ? Il
est bien entendu qu'il y a quelque chose de malsain dans la logique libérale
qui a permis à Microsoft de noyauter l'industrie informatique et
de prendre pied dans l'industrie culturelle puissamment. La loi du plus
fort n'étant pas toujours celle du plus performant, force est de
reconnaître qu'elle écrase des initiatives vertueuses, riches
et intelligentes, dans tous les domaines (informatique mais aussi édition,
télévision, etc.). Pour autant, la bonne santé du
secteur privé est totalement nécessaire au bon fonctionnement
de la société. Tout d'abord, parce que la notion de service
public n'est pas suffisante pour motiver tout le monde. Ensuite, parce
que l'Etat n'est pas compétent au même titre pour toutes les
activités. Je m'inquiète, par exemple, des tarifs exorbitants
et libéraux de France Télécom et d'EDF... Je m'inquiète
de la gestion étatique de ces sociétés, qui font qu'aujourd'hui
[septembre 1998] nous payons un tarif téléphonique local
beaucoup plus élevé qu'aux Etats-Unis, ce qui freine notamment
l'accès des Français à Internet. Je m'inquiète
de la logique de service public qui pousse EDF à vivre sur un standing
élevé, sans nous assurer pour autant de sa transparence dans
sa gestion du nucléaire. Je m'inquiète des milliards perdus
par le Crédit lyonnais. Je ne voudrais pas dire que le privé
ne commet pas de fautes, mais il est certain qu'il y a eu dilution des
responsabilités dans cette affaire, qui n'est pas une "petite" affaire...
La solution hybride à la française, de cohabitation entre
privé et public me semble parfaite, parce que seule la diversité
apporte force et vitalité à une société. Il
ne devrait pas exister de secteurs à monopole, car seules la concurrence
et l'émulation peuvent aller dans le sens du progrès. Toutes
les errances du privé sont liées à des monopoles de
fait, quand il ne s'agit pas d'entente entre quelques grands groupes qui
préfèrent se partager le gâteau. Ce n'est donc pas
le privé qui est dangereux, mais le monopole.
Ma deuxième remarque porte sur
une deuxième citation du projet d'Autonomie : "Au demeurant,
et pour ne pas revenir sur les questions du type "mais que proposez-vous
?", voici une réponse des plus parfaites qui puissent se donner
(elle est de Bourdieu, elle provient de l'article-discours "chercheurs,
etc." - encore lui !) : "Nous n'avons pas à tomber dans
le piège du programme. Il y a bien assez de partis et d’appareils
pour ça. Ce que nous pouvons faire, c'est créer non un contre-programme,
mais un dispositif de recherche collectif, interdisciplinaire et international,
associant des chercheurs, des militants, des représentants des militants,
etc., les chercheurs étant placés dans un rôle bien
défini : ils peuvent participer de manière particulièrement
efficace, parce que c'est leur métier, à des groupes de travail
et de réflexion."
Pour avoir lu Bourdieu plus que ses
commentateurs, je dois avouer mon enthousiasme et ma crainte face à
sa lecture. Dans son oeuvre, il dénonce des phénomènes
de reproduction et de distinction puissants, destinés à maintenir
la société dans un état rigide. Assurant la reproduction,
de générations en générations, de positions
dominantes, la société apparaît comme rigide et déterministe
; la liberté de l'individu, pris comme dans un étau dans
le rouage implacable de règles qui le dépassent, est particulièrement
restreinte. Dans l'ensemble, ces affirmations sont peu contestables, même
s'il serait bon d'introduire une dimension temporelle dans ces études,
afin de quitter l'atemporalisme des sociologues et d'entrer dans la dynamique
chronologique que seuls les historiens cherchent à élucider.
Je voudrais dire que j'ai toujours ressenti un grand malaise à la
lecture des travaux de Bourdieu parce qu'ils dressent un tableau très
négatif de notre société, sans aller au-delà.
S'il n'est sans doute pas du ressort du père Bourdieu de concocter
un programme en réponse à ce constat, le lecteur se doit
d'adopter face à lui une attitude psychologique et politique.
Psychologiquement, comment admettre
que l'on est au pied ou au sommet de l'échelle sociale sans l'avoir
mérité ? Est-ce que cela console ou rassure ? Au contraire,
ce constat fait prendre une telle distance avec la société
et ses règles qu'on risque un détachement suicidaire. Détruire
les croyances des acteurs de la société est risqué.
On jouerait aux apprentis sorciers en se limitant à cette destruction.
Ils nous faut, au moins, une nouvelle Utopie. Ou un manuel du "Savoir réussir".
Nous ne pouvons nous contenter de dénoncer, il faut proposer ; politiquement.
Politiquement donc, quelle attitude
adopter ? Je suis assez gêné, je l'avoue. Parce qu'il faudra
toujours que quelqu'un fasse ces boulots déconsidérés
et peu intéressants, et qu'il faut donc admettre qu'à un
moment ou l'autre, une sélection s'opère. Comment peut-elle
s'opérer? Au mérite ? Mais qui croit encore au mérite,
après avoir lu Bourdieu, qui nous montre que nos critères
de sélection sont des outils de reproduction ? Nous pouvons, à
mon sens, agir sur deux points afin d'essayer d'atténuer le manque
de liberté qui touche notre société.
1) Continuer à prendre des
mesures sociales qui, aujourd'hui (surtout en dehors de la région
parisienne), permettent l'existence d'une vaste classe moyenne qui ne vit
pas trop mal. Je connais des chauffeurs routiers et des artisans qui gagnent
autant qu'un fonctionnaire Bac+5 en milieu de carrière. Je crois
que c'est une bonne chose.
2) Admettre que des règles
régissant la sélection scolaire sont nécessaires et
utiles. Celles-ci peuvent être amendées, mais fondamentalement,
il y aura toujours des inégalités au départ. Nous
ne pouvons que tenter de les atténuer, par un système de
bourses et par un enseignement différencié (quoi qu'en pensent
les tenants d'une école unique, qui écrase de fait les faibles
car elle ne s'adresse pas à eux). Il faut cependant avoir conscience
que si nous parvenons un jour à augmenter massivement le niveau
général de la société, il faudra toujours trouver
des critères de sélection pour "faire" un PDG et un manoeuvre.
Heureusement, nous n'en sommes pas encore là...
Bernard Bois et Guy Ruiz prolongent la réflexion sur
le service public et ses monopoles, ainsi que sur
l'échelle sociale et le "détachement suicidaire" dont parle
Marin.
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: 04.04.2000
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