Poings fermés
Texte paru dans l'Ornitho
" Vous avez le droit d'être en slip pour acheter vos livres ",
" Vous avez le droit de vous gaver ",
" Vous avez le droit d'être une grosse feignasse " hurlent les
slogans d'une nouvelle librairie en ligne. On aimerait ajouter, en toute
bonne logique : " Vous avez le droit d'être un porc ".
Je suis sûr que vous avez déjà remarqué ce poing dressé, au graphisme simple
et agressif, s'étalant sur les murs ou dans les magazines. Vous vous êtes
probablement interrogé sur ces accessoires dont chaque publicité affuble la
main anonyme : parfois un slip au poignet, parfois un entonnoir entre
les doigts, ou un long poil dans la main... Voilà la vraie
condition de l'internaute : inévitablement beauf et négligent, oie mal
gavée et feignant incurable. Exaltante image dans laquelle vous n'avez pas
manqué de vous retrouver, admiratif et surpris, vous promettant de mieux
exercer votre paresse à venir !
On ne peut pas y échapper. L'idée surprend par son mépris tous azimuts, mais
le graphisme de l'image n'oublie pas de frapper non plus, avec ses contours
grassement soulignés, ces grands aplats de couleur qui rappellent la BD,
sans parler du dessin des doigts qui, une fois le slip ajouté, transforme
le poing en une sorte de buste aux bras croisés : une sorte de
M. Propre à qui il ne manquerait... que la tête.
Mais tout cela ne serait rien sans l'idéologie sous-jacente de cette
campagne de pub, ce détournement bête et négligent de l'imagerie militante.
Sous couvert de révolution informatique, la publicité recycle le poing
brandi, l'image de la lutte politique, et vide du même coup l'idée de
revendication de tout contenu. Victoire de la société du spectacle :
on peut désormais utiliser l'image de la révolution et de la contestation
sans risque, à des fins marchandes. La révolution ne fait plus peur, même
à droite : elle fait partie du paysage, des traditions ; ce n'est
plus qu'un folklore, un carnaval dont tout le monde peut endosser le
masque.
Et pourtant les "communiquants" ne se sont pas arrêtés là. Ils
ont eu le courage de pousser l'idée jusqu'au bout... Et c'est cela le plus
frappant : peut-être avez-vous aperçu, au détour d'une rue de Paris ou
d'ailleurs, une de ces "manifestations promotionnelles" qui accompagnent la
campagne d'affichage ? Ces cortèges miniatures rassemblent une poignée
d'étudiants derrière banderole et haut-parleur, probablement payés au
lance-pierres, pour lancer les mêmes slogans provocateurs, ce droit de
filer son argent à un requin virtuel et d'achever son libraire du coin,
des fois qu'il aurait eu l'arrogance de survivre à la Fnac. L'effet est
saisissant. Sur un trottoir, comme de retour d'une manif, ces trois-quatre
jeunes de dix-huit à vingt ans vous montrent leur banderole, leurs tee-shirts,
et semblent arborer la fierté de défendre une cause. La confusion est totale :
jamais la barrière n'avait semblé si ténue entre l'information et la
communication, entre le militantisme et la publicité. Si la revendication
n'était pas aussi absurde (les librairies en ligne existent depuis longtemps
déjà), rien ne permettrait de relever l'imposture. Merveilleuse invention
que ces fausses manifs et vrais happenings publicitaires ! Voilà enfin
réalisée cette rencontre que l'on croyait improbable entre la banderole et
le panneau publicitaire : le militant est ravalé à l'état d'homme
sandwich, tout en donnant un nouveau souffle à la publicité, un nouveau
terrain d'action.
Comment dire la tristesse infinie de cette société du spectacle ? Les
gens aiment manifester, mais ils ne manifestent pas. Ils ont de la sympathie
pour l'idée de contestation, mais ils préfèrent rester chez eux. Quand on
leur donne des nouvelles du monde, ils doutent : que vaut cette
information ? qui me dit que je ne serai pas manipulé, que je ne sers
pas d'alibi à un tract syndical ? Non, mieux vaut s'en tenir à ce que
me dit le présentateur télé. Quant à mes droits, pas d'inquiétude : les
marchands sont là pour moi, ils réclament des droits pour moi. Voilà qui
est rassurant : peut-être vais-je enfin pouvoir surfer, me risquer
sur Internet, puisqu'on y rencontre enfin des gens responsables ?
Pour le coup, si cette campagne publicitaire réussit, c'est peut-être
qu'elle opère en effet une vraie révolution. Cette librairie en ligne,
elle ne symbolise pas le droit de surfer en slip dans les pages d'un
catalogue (comment le pourrait-elle d'ailleurs ? qu'y a-t-il de
commun entre une manifestation et un achat en ligne ? entre une
contestation politique, qui est toujours à construire et qui demande de
descendre dans la rue, et " la culture à portée de main " ?).
Non, cette librairie en ligne, c'est tout au plus le droit d'être un
consommateur dépensier et stupide, le droit de laisser les entreprises
nous "défendre", et donc le droit de ne plus revendiquer nous-même nos
droits. La démocratie par procuration, par autoproclamation... Belle
invention, qui nous prépare de beaux lendemains démocratiques.
Voilà donc inventé le droit d'aliéner ses droits.
Dormez, braves gens, tout est tranquille. Les marchands veillent.
Vous pouvez retrouver ce texte dans les archives de L'Ornitho :
http://www.ornitho.org/numero17/articles/bol.html.
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Dernière mise à jour
: 04.04.2000
http://www.autonomie.org/dossiers/bol.htm
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