, Propos pour servir à la contre-révolution.

 

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A propos de
Extension du domaine de la lutte
de Michel Houellebecq

Texte paru dans l'Ornitho




Un an après la polémique sur Les particules élémentaires, et quelques semaines avant que ne sorte l'adaptation du précédent roman de Michel Houellebecq, il est peut-être temps de rappeler ce qu'est avant tout Extension du domaine de la lutte : un très bon roman.

Sa principale qualité est de ces qualités que l'on répugne à reconnaître aujourd'hui, de ces traits qu'on ne trouve pas légers, et auxquels on préfère les plus consensuelles narrations, descriptions : c'est un roman essai. On a même parlé de " roman à thèse " à son propos, faisant écho à toute cette prétendue " littérature engagée ", et à cette opinion persistante, réductrice, qui voudrait qu'art et pensée politique s'excluent ou s'auto-détruisent, transformant une évidence - une œuvre littéraire ne peut se bâtir sur de seules préoccupations politiques - en un argument de mauvaise foi - une œuvre littéraire doit s'interdire toute préoccupation politique sous peine de se démoder, de se dévaluer... Ce n'est pas le lieu de pourfendre une telle conception : d'autres s'y sont déjà attaqué, avec rigueur et efficacité (1). Mieux : je serais tenté de penser qu'une telle œuvre, qu'un roman qui se mêle de réflexion est justement une œuvre d'avenir.

La fiction de l'écrivain visionnaire est aujourd'hui morte. Les sciences humaines font courir au créateur un certain nombre de risques, dont le soupçon d'idéalisme, ou à l'inverse de conservatisme. En conséquence, le champ d'investigation se réduit dramatiquement : l'écrivain parle de ce qu'il connaît le mieux, de ce qui lui est le plus familier, flirtant toujours davantage avec la peinture d'un même et unique milieu, parfois avec le genre autobiographique. Dans ces conditions, et s'il souhaite éviter la critique de nombrilisme, il reste au roman à se saisir d'une voie toujours riche, toujours féconde : le roman essai ; où le roman, au lieu de toujours lorgner vers la peinture, peut élargir de nouveau ses horizons, peut sortir du monde physique et retrouver l'espace de nombreux possibles qu'offre la pensée. Ce type d'œuvre est beaucoup plus fréquent qu'on ne le croit, déformés que nous sommes par une institution scolaire toujours prompte à s'autocensurer au nom de la morale, de la laïcité, ou simplement de ce soupçon porté sur l'engagement. On le retrouve aussi bien chez Hugo, aux préoccupations métaphysiques et sociales bien connues, que chez Flaubert, pourtant si souvent donné comme l'exemple même du sceptique, de l'ours rétif à toute idéologie : qu'est-ce donc que Madame Bovary sinon une méditation sur la possibilité même du bonheur ? quant à Bouvard et Pécuchet, est-il si difficile de s'apercevoir que l'auteur nous y parle de lui aussi, en une sorte de " Bouvard et Pécuchet, c'est moi ", où il développe une véritable réflexion sur le sens du savoir, le bon usage à en faire ? Je ne songe pas à comparer Houellebecq à Flaubert ou à Hugo pour autant, mais je crois possible de discerner chez lui cette ampleur, cette fertilité du roman essai.

Que nous dit donc Extension du domaine de la lutte ? Au delà de la " vie et mort d'un cadre ", cette chronique d'une démission d'un informaticien mal dans sa boîte, cette tranche de vie en entreprise qui a fait le succès du livre, Houellebecq nous parle de la misère affective et sexuelle de notre fin de siècle. Le sujet n'est pas neuf, mais Extension du domaine de la lutte nous en propose une lecture radicalement nouvelle : loin des approches moralisantes, ou à l'inverse affranchies de la tradition religieuse, le narrateur y voit la victoire du néolibéralisme. L'idéologie de la libération sexuelle exercerait une forme d'oppression finalement très proche, un " libéralisme sexuel " qui reposerait sur la recherche perpétuelle du meilleur partenaire sexuel (un peu comme on parle aujourd'hui de partenaire financier, commercial...) : le meilleur investissement et le meilleur collaborateur possible, corvéable et jetable à merci. La métaphore de " capital " chère à Bourdieu s'étend à merveille : le capital de séduction que détiennent certains individus, constitué par toujours davantage d'aventures et défini par des canons toujours plus stricts, obéit à une loi de concentration qui laisse sur le carreau toujours plus de monde...

Le sexe, précise Houellebecq dans son roman, représente bel et bien un second système de différenciation, tout à fait indépendant de l'argent ; et il se comporte comme un système de différenciation au moins aussi impitoyable. Les effets de ces deux systèmes sont d'ailleurs strictement équivalents. Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des effets de paupérisation absolue. Certains font l'amour tous les jours ; d'autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l'amour avec des dizaines de femmes ; d'autres avec aucune. C'est ce qu'on appelle " la loi du marché ". Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place. Dans un système sexuel où l'adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit. En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d'autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d'autres sont réduits à la masturbation et à la solitude. " Et le narrateur de conclure : " Les entreprises se disputent certains jeunes diplômés ; les femmes se disputent certains jeunes hommes ; les hommes se disputent certaines jeunes femmes ; le trouble et l'agitation sont considérables. "

Bien sûr, on aura tôt fait de pointer quelques différences, là où la comparaison s'arrête entre libéralisme économique et libéralisme sexuel. On pourra par exemple s'interroger sur ce " plein emploi " sexuel rêvé... Il n'en reste pas moins qu'il y a là quelque chose de très séduisant, j'aurais envie de dire de très vrai. La loi du désir a quelque chose d'aussi inhumain que les " lois " économiques : la valeur se crée de la même façon, selon les mécanismes de l'offre et de la demande ; c'en est même à se demander si ce n'est pas une des plus lourdes tendances inconscientes de l'être humain ! Ces mécanismes se trouvent certes compliqués, par des effets de mode par exemple, mais ils sont au cœur de nos réactions : nous accordons plus de valeur à ce qui est demandé par d'autres qu'à ce qui s'offre simplement. En évitant de tomber dans le procès d'intention, de croire que Houellebecq regrette un éventuel ordre moral, nous ne pouvons que le suivre dans sa description d'une " génération sacrifiée " du point de vue amoureux, sacrifiée par " trop de discothèques, trop d'amants ".

Et c'est alors, paradoxalement, que l'on pourrait faire un reproche au livre : cette théorie qui fonctionne sur l'ensemble du roman semble décriée sur la fin, évoquée comme le symptôme d'une dépression chez le narrateur. Et pourtant c'est bien elle qui guide la lecture presque intégralement. Pourquoi l'auteur a-t-il choisi de la mettre ainsi, in fine, à distance ? Pourquoi jeter un doute, un début de discrédit sur une thèse aussi efficace, aussi productive ? Est-ce pour ne pas l'assumer complètement, ou pour inciter à développer des alternatives ? Quoi qu'il en soit, c'est cette image d'un immense " marché amoureux " que l'on retient d'Extension du domaine de la lutte, cette peinture du vagabondage sexuel comme oppression, comme aliénation, ce constat (d'autant plus réussi qu'il se mêle de théorie) d'une nouvelle forme de précarité ou d'exclusion : le sans partenaire fixe... Là réside la grande force du roman : non seulement il rend palpable un certain mal être et son lien avec l'idéologie dominante, libérale, mais il en souligne aussi la folie, qui nous impose constamment des critères de rentabilité, de productivité, et nous pousse à étudier, sous l'angle de la performance, jusqu'à notre vie privée...




(1) Bourdieu, " Pour un corporatisme de l'universel ", post-scriptum à Les règles de l'art.


Vous pouvez retrouver ce texte dans les archives de L'Ornitho :
http://www.ornitho.org/numero16/livres/extension.html.

 
 

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Dernière mise à jour : 04.04.2000
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