Les réformes Allègre
Communiqué du 24.02.2000
La lutte contre le néolibéralisme prend enfin corps dans l'Education
nationale !
Longtemps sonnés par les propos injurieux, diffamatoires de Claude Allègre,
écrasés par le sentiment - jusque dans leurs rangs - d'être des "privilégiés",
les enseignants commencent à se mobiliser. La réforme du lycée voulue par le
ministre leur a fourni une occasion rêvée : derrière des intentions
louables (alléger le programme et les journées des élèves) apparaît une
remise en cause sans précédent de ce qui fait encore du système scolaire
français, quoi qu'on en dise, une école de la République, c'est à dire une
école de l'homme libre, dégagée des contingences d'une société marchande,
soucieuse d'esprit critique. Après avoir fait le pari, il y a dix ans, de la
"massification", c'est à dire d'envoyer quatre adolescents sur cinq au lycée,
l'Education nationale semble prise de remords : il ne s'agit plus de
relever le défi d'une école pour tous, mais d'adapter l'enseignement, de la
débarrasser d'une certaine exigence, d'imposer la disparition de toutes
sortes d'exercices formateurs. Qu'importe la conceptualisation et la culture
générale, qui permettent pourtant de véritablement faire face à toutes
sortes de situations : il faut promouvoir l'outil statistique, et
apprendre à rédiger des lettres, à faire des rapports ! il faut mettre
l'élève, à tout prix, c'est à dire au prix de certaines notions qui
deviennent alors inutiles, en situation ! A tel point qu'on a pu
demander aux élèves, au brevet des collèges l'an dernier, d'écrire un texte
visant à convaincre leur maman de leur acheter un téléphone portable... Que
peut devenir, dans ces conditions, l'exercice libre de la pensée, son
exercice désintéressé ? Que veut-on former ? des consommateurs,
des employés dociles, ou des citoyens ?
Quoi de neuf, me direz-vous ? Cela se pressentait, se devinait sous les
propos d'Allègre... Certes, mais les textes et les chiffres sont là désormais.
Après avoir rogné sur la rémunération des heures supplémentaires, après avoir
précarisé la profession, le ministre réduit le nombre d'heures par classe,
bouleverse les programmes ainsi que les épreuves du baccalauréat. Sous
prétexte qu'une réforme était souhaitable - qui en douterait ? - il
impose une véritable révolution, néolibérale en diable. Il peut être fier de
lui : si aucune réaction ne parvient à se faire entendre, l'école sera
enfin moderne, l'école sera dégraissée.
Mais pour quel profit ? C'est la disparition des exigences de
composition et de recul critique qui est à l'oeuvre : elles ont déjà
disparu du sujet de "discussion", remplacé par l'écriture d'un texte
argumentatif, du type "êtes-vous pour ou contre ?", et avec une seule
réponse souhaitée... La dissertation disparaîtra à sa tour, à la rentrée
prochaine, remplacée par un "sujet d'imagination et d'invention"... On ne
demande plus à l'élève de composer avec une pensée autre, d'assimiler ou de
dépasser une contradiction ; on flatte simplement son penchant pour
l'"opinion", pour la spontanéité, son goût du slogan. Voudrait-on
former à l'unique métier d'animateur télé qu'on ne s'y prendrait pas
autrement.
Enfin, la conséquence la plus prévisible d'une telle réforme, et ce n'est
pas la moindre, c'est l'instauration définitive d'une école à deux vitesses :
comme il est peu probable que les lycées des centres villes abandonnent du
jour au lendemain les exercices pratiqués dans les grandes écoles, ce sont
les élèves de zones plus défavorisées qui feront les frais de cette
"expérimentation" pédagogique ; encore eux...
Mais tout n'est pas joué, pas encore. La réforme, pour l'essentiel, doit
s'appliquer à partir de la rentrée prochaine, en seconde ; puis aux
rentrées 2001 et 2002 pour la Première et la Terminale (on n'ose imaginer le
sort de la philosophie)... Les mois à venir seront décisifs. Vous aussi vous
pouvez faire quelque chose pour éviter le désastre. Même si vous n'êtes pas
enseignant, ni élève, ni parent d'élève, vous pouvez lutter contre cette
réforme. Allègre prend à partie la société toute entière lorsqu'il énonce
jour après jour ses contrevérités et son programme. C'est donc à nous tous
de nous mobiliser pour défendre un enseignement de qualité, réellement
formateur et égalitaire !
Pour agir, le réseau est comme toujours un moyen privilégié.
Visitez d'abord Sauvons le français ! un site très documenté, très bien
fait, qui rassemble les principales actions (lisez notamment les premières
pétitions et autres tracts : certains documents ne concernent pas que
le français ; et si vous êtes enseignant, vous y trouverez le projet
d'une plainte en diffamation à l'encontre du Ministre de l'Education
nationale) :
http://www.citeweb.net/sauv/
Il ne faut pas oublier non plus Sauvez les maths, assez développé lui
aussi :
http://www.multimania.com/sauvezlesmaths/
Et le collectif pour la démission d'Allègre :
http://www.geocities.com/Athens/Thebes/8739/
Enfin, pour vous faire une première idée, vous trouverez ci-dessous le texte
de deux pétitions, assez représentatives de l'esprit de cette contestation
montante.
Jean-Baptiste pour Autonomie
---------------- Pétition Sauvons le français ! ---------------
Nous refusons une réforme des horaires et des programmes de français au
lycée qui nous est imposée sans que nous ayons été consultés.
Nous refusons la disparition du commentaire et de la dissertation dans
l'épreuve anticipée de français au baccalauréat. Prétendre qu'ils pourront
être pratiqués en cours au milieu d'une foule d'autres exercices possibles
nous paraît la porte ouverte à un enseignement à deux vitesses : les
travaux littéraires dans les meilleurs établissements, les exercices de
communication dans les autres.
Nous dénonçons le recul des exigences de composition qui constituaient un
aspect particulièrement formateur de la discipline. Ce n'est plus l'élagage
d'un programme, c'est celui d'une faculté critique, c'est le
sous-développement programmé d'une grande partie de la rhétorique, la
disposition. Cet art d'organiser les idées est essentiel, pour le futur
étudiant comme pour le citoyen.
Nous dénonçons la promotion du sujet d'invention, avatar du sujet
d'imagination massivement plébiscité au brevet des collèges. Il n'est pas
raisonnable de rendre possible une scolarité au cours de laquelle l'élève
choisirait de ne pas développer ses capacités argumentatives. Et l'intérêt
de ce sujet est d'autant plus réduit que passe à la trappe une part majeure
de l'analyse des textes littéraires, qui permettait justement de saisir que
le travail d'un écrivain ne se limite pas au respect de "protocoles
d'écriture".
Non à une réforme qui fait disparaître le développement d'une bonne partie
des facultés rhétoriques et réflexives, ainsi que l'étude des lettres comme
discipline à part entière ! Non à la baisse des horaires, alors que le
niveau des élèves arrivant au lycée n'a jamais été aussi hétérogène !
Nous refusons que la massification de l'enseignement accroisse l'inégalité
sociale dans l'accès à une formation de qualité. Nous réclamons un programme
qui, au lieu de prendre acte de cette dégradation, permette de la combattre !
Les professeurs du Lycée Martin Luther King, à Bussy-Saint-Georges (77).
------------- Pétition de l'Ecole Normale Supérieure -------------
Nous tous, élèves et professeurs de l'Ecole Normale Supérieure de
Fontenay-Saint-Cloud, exprimons ici notre total désaccord avec un grand
nombre des projets de réforme par lesquels M. le Ministre de l'Education
Nationale entend modifier non seulement les programmes mais surtout les
principes du système éducatif français, et nous protestons contre le manque
de concertation avec lequel sont menés ces projets, dans le plus grand
mépris des professeurs, des disciplines et des élèves.
Dans l'attente d'une prise en compte des propositions et des analyses du
corps professoral, nous exigeons :
- l'annulation des projets en cours visant à réduire les options offertes
dans les établissements secondaires : sectorisation des langues au
profit du "tout anglais", élévation de 5 à 15 du nombre d'élèves requis pour
l'ouverture ou la conservation des options.
- la suspension du nouveau programme de français applicable à la rentrée
2000 en classe de Seconde, qui fait disparaître le commentaire et la
dissertation.
- l'affaiblissement incessant du contenu des programmes avec des baisses
horaires à l'appui qui entravent la possibilité même d'acquérir des savoirs,
notamment dans les disciplines scientifiques : hors module, un élève de
seconde a aujourd'hui 2h30 de maths, 3h de français (rentrée 2000), 2h30 de
LV1. Le ministère espère aussi éradiquer la LV2 en Terminale après son
évaluation anticipée en Première pour les scientifiques.
- la suspension de la réforme de la classe de Première sans qu'au préalable
ait été tiré un bilan des effets de la réforme appliquée en classe de
Seconde depuis la rentrée 1999.
- l'ouverture de négociations avec les personnels enseignants du secondaire
concernant la pertinence des objectifs imposés par les réformes.
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Dernière mise à jour
: 04.04.2000
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