Résistez !
Je m'occupe du reste...
Communiqué du 21.09.2000
Figurez-vous que nous vivons des temps historiques. Cet été, Lionel Jospin, Premier ministre de la Cinquième République, a eu un mot que j'aimerais vous rapporter, que je trouve extrêmement inquiétant, révélateur de l'état de démission ambiant. Certains diront que c'est indifférent, que j'exagère, moi je dis que c'est inquiétant. Chacun se fait l'idée qu'il peut de ses responsabilités. Du reste, il ne pensait peut-être pas que cela serait connu. Il pensait probablement que cela resterait confidentiel, puisque c'était simplement fait pour remonter le moral de quelques troupes.
C'était donc au 10e congrès mondial de la fédération internationale des professeurs de français (FIPF), le vendredi 21 juillet. M. Jospin a appelé tous les enseignants présents à défendre le français, qu'elle soit une langue de "résistance" (passons sur le fait d'exhorter des gens à faire ce qu'ils font déjà, surtout pour leur regonfler le moral). "Si le français n'est plus une langue de pouvoir, il peut être une langue de contre-pouvoir" a-t-il lancé, il doit constituer "une résistance à l'uniformité du monde". Jack Lang, le Ministre des profs, mandaté pour faire oublier Claude Allègre, spécialiste avoué de la "calinothérapie", en a rajouté une louche, mais avec des termes mieux choisis, plus offensifs : le gouvernement est "plus que jamais décidé à mener la bataille pour la culture et la langue française" ; et il a exhorté une fois de plus les enseignants à être "les militants, les soldats et les missionnaires du français".
En apparence, rien de choquant là-dedans. Au pire rien que de la langue de bois, au mieux une comparaison assez intéressante : la France comme la Grèce des temps modernes, sous la domination d'une nouvelle Rome innommée, comme l'âme de l'Occident, son cœur de culture et d'humanité… Jospin ne dit pas autre chose : il faut accepter de n'être plus au "pouvoir", mais simplement un "contre-pouvoir". Qui critiquerait ? On s'est tous préparés à cette idée : la domination des Etats-Unis comme irréversible ; ne reste qu'à résister, par la culture.
Sauf que la comparaison n'est pas innocente de la part d'un homme politique ; et qu'il existe une différence de taille : nous n'avons pas encore de proconsul américain à notre tête, nous n'avons pas capitulé ! Et du temps a passé depuis la chute d'Athènes : on sait que la culture ne peut pas grand chose contre la puissance économique et militaire à long terme, que les armes sont inégales. Que signifient donc ces propos dans la bouche d'un Premier ministre, à la tête (ou presque) d'une des plus grandes puissances au monde ? Que signifie un appel à la résistance quand on est responsable politique et qu'aucune défaite n'a été annoncée ? C'est reconnaître l'échec sans l'avouer, c'est l'avouer malgré soi, c'est l'accepter presque. C'est se faire l'allié objectif, sinon consentant, de l'ennemi. Cela est très grave : on ne "résiste" vraiment que lorsque la domination est effective, et que la lutte ne peut plus être ouverte. Comment appeler à la résistance sans l'aveu qui doit le précéder, l'aveu d'une défaite ? C'est s'interdire les moyens d'une résistance efficace, en empêchant la prise de conscience de sa nécessité. Il faut donc savoir : si nous avons subi une défaite, si nous n'avons plus les moyens d'exercer notre souveraineté, il faut le dire ! il faut lancer un véritable appel à la résistance cette fois, total, et pas seulement, hypocritement, contre "l'uniformité du monde", en n'osant pas même citer les Etats-Unis et l'idéologie qu'ils portent…
Alors ? la France est-elle occupée ou simplement menacée de l'être ? Les armées hollywoodiennes du Spectacle nous ont-elles vaincus ou reste-t-il des poches d'irréductibles humains ? Les généraux de la grande industrie ont-ils réduit nos dernières lignes à l'impuissance, ou reste-t-il une gauche capable d'une contre-offensive ? C'est cela que nous aimerions savoir ! Si Lionel Jospin pense qu'il existe encore des foyers de résistance, a-t-il les moyens de les soutenir, autrement que par quelques belles paroles et quelques sous de pure façade, ou ne doivent-ils compter que sur leurs propres forces ? C'est tout ce débat que le Premier ministre ne veut pas arbitrer. Et plutôt que l'avouer, plutôt que reconnaître sa perplexité, il fait mine de croire que l'on peut encore lutter tous ensemble, alors qu'il sait que c'est perdu, qu'il a rendu les armes pour l'essentiel. D'où cette rhétorique nauséabonde, cette dénaturation de l'idée même de résistance.
Mais je confonds tout, me direz-vous. Jospin ne parlait que du français, et non de la France. Outre que la distinction est délicate (je conçois la francophonie sans la France, mais pas la France de Hugo, de Zola ou de Sartre sans la langue française), l'idée d'une résistance purement linguistique est illusoire : certes, parler une langue minoritaire est un acte d'indépendance d'esprit, et continuer à parler français dans un monde anglophone une résistance à la mode ou à l'économie, mais… il y a loin de l'indépendance d'esprit à l'indépendance pure et simple. Les mots sont importants : à travers le français, c'est bien de la France que parle Jospin. Une langue ne peut être, au choix, un "pouvoir" ou un "contre-pouvoir" ; c'est les idées et les hommes qu'elle porte qui peuvent l'être. Le Premier ministre reconnaît donc, mais très indirectement, que la France subit une domination.
Et puis, pour résister activement à une langue et à sa culture, il faut lutter avec les mêmes armes, il faut comprendre l'autre et s'en faire comprendre. José Bové n'aurait pas eu une telle audience aux Etats-Unis s'il n'avait pas parlé américain. La logique proposée par Jospin n'est donc nullement une logique de résistance : c'est une logique de conquête économique, car il espère bien que la France continuera encore longtemps, grâce à sa langue et sa culture, à vendre suffisamment loin ; mais c'est aussi une logique d'essoufflement militant, car en appelant les profs de français du monde entier à résister dans leur coin, à tenir un bastion isolé, à en rester au seul terrain linguistique, il les empêche de s'unir, de trouver des alliés, de porter la contestation sur les lieux du conflit : ceux du politique et de l'économie. Car s'il y a "uniformité du monde", ce n'est pas à cause de l'anglais ou de l'américain, c'est à cause de la mondialisation néolibérale. Occulter cela, c'est condamner d'avance le combat pour la culture à n'être qu'un combat d'arrière-garde.
Aujourd'hui pourtant, tout n'est pas perdu. Mais pour cela, il faut une autre conception de la langue, de la culture, et finalement de la politique que celle de notre gouvernement. Résister chacun dans son domaine, c'est évidemment bien, toujours où c'est possible ; lutter "contre l'uniformité du monde", c'est évidemment un objectif ; mais pour que cela ne reste pas de beaux vœux pieux, pour sortir de la pauvre imagerie militante qui se fait vite récupérer et détourner, il faut tout de même davantage. Résister sur les lieux même du pouvoir, lutter contre le néolibéralisme et son armée du spectacle : voilà des objectifs autrement efficaces. Et c'est de cela que la classe dirigeante nous prive : un appel du 18 juin, une mobilisation explicite contre un ennemi clairement identifié.
Car la France est un des pays les mieux placés pour porter un véritable universalisme, autre chose que celui des américains. Elle en a les moyens, historiques, culturels, ne serait-ce que parce que la liberté, l'égalité sont encore des idéaux inscrits au fronton de certaines mairies. Il ne s'agit donc pas aujourd'hui d'appeler seulement à "résister" chacun dans son coin, mais bel et bien à contre-attaquer, à porter partout ces discours qui commencent à se faire entendre, cette exigence d'un "autre monde", et à faire comprendre qu'il ne sert à rien d'attendre de nos gouvernements un appel qui ne viendra pas.
C'est pour cela que je ne saurais finir sans vous recommander un petit livre bleu, point trop coûteux, paru il y a un an exactement : L'enseignement de l'ignorance (et ses conditions modernes), de Jean-Claude Michéa. C'est un précis de résistance à l'oppression capitaliste, établi par un professeur de philosophie de Montpellier. Sous couvert de parler des réformes de l'Education nationale, il brosse un excellent portrait du capitalisme d'aujourd'hui, capitalisme total, utopie monstrueuse qui accouche de monstres toujours plus abominables. En analysant la façon dont il progresse, et notamment comment la gauche lui permet, à chaque fois, en France, d'opérer ses plus grands bonds en avant, il contribue avec une intelligence jamais démentie à établir une cartographie du champ politique, idéologique, à la fois français et mondial. Tous les phénomènes d'aujourd'hui, qui peuvent parfois nous sembler paradoxaux, prennent sens chez Michéa, depuis les trajectoires d'un Alain Geismar ou d'un Serge July, la destruction du tissu urbain ou le discours sur l'intégration de la "caillera", jusqu'aux fameuses "dérives" procédurières. Tout s'assemble dans un tableau cohérent où le capitalisme prospère et se légitime à travers la survivance de schémas précapitalistes qu'il continue à déconstruire.
Je n'ai pas l'habitude de proférer de tels jugements péremptoires, mais quand on rencontre une telle richesse, une telle intelligence inattaquable, le bon sens n'a qu'une expression : ce livre-là, il faut l'acheter en plusieurs exemplaires et le distribuer autour de soi, pour qu'il circule, et vite, pendant qu'il est encore possible de le lire, pendant qu'il reste assez d'esprits critiques, pendant qu'une résistance complète est encore possible.
Et après, vous ne vous étonnerez plus qu'on nous occulte le véritable enjeu du référendum. Vous ne vous demanderez plus pourquoi, dans un tel contexte, les grands partis ne parlent pas davantage de la cohabitation et se contentent d'en appeler à "voter plus souvent", alors même que nous voterons moins souvent. Souverain mépris pour le peuple, toujours soupçonné d'irrationalité. Souverain mépris pour la démocratie, malgré les intentions affichées. Vous avez dit : "résistez" ?
Jean-Baptiste pour Autonomie
Jean-Claude Michéa,
L'enseignement de l'ignorance
et ses conditions modernes
Editions Micro-climats,
Castelnau-le-Lez, 1999 (70 FF)
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Dernière mise à jour
: 18.10.2000
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