les communiqués d'Autonomie


Pendant les attentats,
le bourrage de crâne continue



Communiqué du 09.11.2001



Je voudrais, à l'orée de ce texte, commencer par une prière, une prière toute laïque : qu'on prenne le temps de me lire – avant de réagir, éventuellement – ou alors qu'on ne me lise pas.

Il paraît en effet que la démocratie a été attaquée. La principale preuve que j'en vois, presque tous les jours depuis bientôt deux mois, c'est que les libertés ont pris un sérieux coup dans l'aile, la liberté d'expression notamment. Prenons la peine de nous rappeler que la force de la démocratie – dont certains prétendent qu'elle est une faiblesse... – est d'accepter la contradiction, toutes les contradictions, tant qu'elles n'attentent pas à d'autres libertés. Si nous voulons rester quelque temps encore loin des mollahs, c'est le principe suivant, souvent prêté à Voltaire, que nous devons faire nôtre, de toute urgence : « Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous ayez le droit de le dire. »


Engagez-vous, qu'ils disaient.


Ah ! elle est terrible la chape de conformisme qui s'est abattue sur nous le mardi 11 septembre 2001. Elle est terrible la récupération de l'émotion suscitée par les attentats suicides, qui a commencé le jour même, comme si la mort d'innocents ne suffisait pas, comme s'il fallait en rajouter dans l'indécence, et qu'un second discours les prenne en otage, les assigne à son tour à résidence. (1) Certes, depuis que Georges W. Bush a invité ses concitoyens à une nouvelle « croisade », certains journaux ont retrouvé un semblant d'indépendance, ont bien voulu s'inquiéter de la réaction en miroir du président américain. Mais quels médias ont présenté leurs excuses ? Lesquels ont pris pleinement conscience de la charge des mots, de ces images montrées au JT, de ces sous-entendus diffusés à longueur de journaux et d'antenne ?

On le sait : l'émotion n'est pas bonne conseillère. Quand il s'agit d'un fait divers particulièrement odieux, d'un meurtre d'enfant par exemple, on se méfie de l'identification avec les victimes, avec les familles des victimes. On ne s'interdit pas la compassion pour autant, mais on sait que celle-ci peut paralyser la réflexion quand elle submerge. C'est d'ailleurs en son nom, parce qu'elles s'identifient aux victimes et à leurs proches, que certaines personnes réclament la peine de mort.

Et cependant, mardi 11 septembre, parce qu'une catastrophe a eu lieu, il a fallu se réunir tous pour une grand-messe consensuelle, dans notre temple, l'Occident. Il a fallu prier sans réfléchir, ne chercher ni les causes de ces attentats suicides, ni la signification de ces actes. Il fut interdit, véritablement interdit, de rester hors de l'église. Quiconque émettait des réserves se voyait soupçonné de pactiser avec l'ennemi, même s'il prenait soin d'exprimer sa compassion, lui aussi, pour les victimes.

Depuis, on s'est souvenu que non, finalement, nous n'étions pas tous des américains, et que cela ne faisait pas de nous des talibans pour autant. On a recommencé à cultiver ce soupçon de bon ton vis-à-vis de CNN et du président américain, cette légère ironie qui laisse croire qu'on a tiré les leçons de la guerre du Golfe – tout en continuant à diffuser les images du Pentagone et à se demander s'il faut faire de même avec celles d'Al-Jazira. (2) Mais ces changements de façade ne doivent pas tromper. A-t-on cessé de regarder les musulmans comme des terroristes en puissance, par exemple ? Certes, on ne va plus les chercher à longueur de JT pour savoir si le premier maghrébin venu, si l'homme de la rue des pays arabes se démarque bien, avec les mots les plus nets, les plus définitifs, d'Oussama Ben Laden. Mais qui dira la violence inouïe de ces reportages où tant de musulmans se sont vus sommés de montrer patte blanche, de dire sans détour qu'ils étaient tous, eux aussi, « des américains », sans l'ombre d'une nuance ? Comment cela a-t-il pu être possible ? Comment cela, deux mois après, est-il encore possible ?

Et les médias de s'interroger sur la coupure entre les dirigeants des pays arabes et leur population – coupure atténuée aussitôt qu'énoncée, rendue bénigne comme s'il ne fallait pas vraiment chercher la réponse ; comme s'il valait mieux croire, encore et toujours, que le peuple est par nature irascible, irresponsable, et que les dirigeants, fussent-ils des dictateurs, sont plus raisonnables qu'eux.

Et les médias de s'étonner de quelques débordements de joie, ici ou là, dans le Moyen-Orient, tout en précisant bien ensuite qu'ils ne représentent rien ; et de taire ces slogans pro Ben Laden, provocateurs, qui fleurissent partout, en Afrique comme en France, dans les cités comme ailleurs, ou alors de les mentionner pour les minimiser.

Cette idéologie et cette hypocrisie-là sont détestables. Il serait donc impossible de comprendre ceux qui semblent éprouver de la sympathie, même superficielle, pour Ben Laden ? Soudain, plusieurs sentiments ne pourraient plus cohabiter dans un être humain ? Il serait interdit d'être partagé, comme la grande majorité des peuples du monde, et pas seulement les musulmans, d'être à la fois effrayé par la mort d'innocents new-yorkais et de trouver méritée une sanction infligée à la puissance américaine, cette puissance impérialiste, arrogante et injuste ? (3)

Et si c'était cela, la véritable humanité, pourtant ? Et si c'était une forme de sagesse d'accepter ces deux sentiments en apparence contradictoires, et pourtant si cohérents ? Je la revendique, moi, cette double solidarité, cette double compassion, et je crois qu'il y a quelque chose de barbare à la refuser, à nous vouloir à tout prix dans un camp, et pas dans les deux en même temps. Ne laissons pas cette double appartenance aux seuls immigrés, aux enfants d'immigrés, voire à tous ces fantasmes de l'infiltration. Cette injonction d'être « des deux côtés » à la fois, c'est le principe même de la compréhension, de la solidarité, qui ne peut être qu'universelle dans son principe. Il ne s'agit pas d'être solidaire de crimes, bien entendu, mais d'être solidaire de souffrances, ces souffrances qui poussent, lorsqu'elle ne sont pas entendues, des individus à bout d'espoir à se suicider.

C'est pourtant cette solidarité, cette compréhension-là qui fut interdite aussi, et qui le fut principalement pour ceux qui souffrent le plus d'injustice – ces peuples arabes, musulmans, dont on ne peut pas dire que les puissances occidentales se préoccupent beaucoup. Faut-il le préciser ? ce ne fut pas un grand moment de démocratie. Et nous y sommes encore. Espérons seulement que nous en tirerons, tous, les conséquences ; car cela n'est pas innocent. Dire de quelqu'un qui cherche à exprimer cette complexité-là, ce mélange de d'horreur et du sentiment d'un « juste » retour des choses, dire qu'il se réjouit des morts américains est profondément injuste. C'est justement avec ces raisonnements-là, sous la pression de passions chauffées à blanc, qu'on pousse à s'identifier à l'une des parties en cause – alors même que c'est d'un minimum de recul et de calme qu'il nous faut. Apprendre à vivre avec nous-mêmes, avec nos passions. Pour que les médias cessent de fabriquer en série des racistes ou des terroristes en puissance.

Il est terrible que l'on dise tout bas : « dans les cités, ils exultent », et autres confidences gênées, chuchotées – comme si ce constat devait conduire en ligne droite au racisme. En étouffant le sentiment qu'il y a une forme de rationalité, voire de légitimité dans les événements du 11 septembre, on empêche tous ceux qui ressentent une injustice de la comprendre, d'analyser le conflit en des termes non religieux, non communautaires. On les abandonne à leurs réflexes identitaires. Près de la porte Pouchet, à Paris, par exemple, dans un quartier populaire mais pas particulièrement difficile, on peut lire, sur un mur, en grand : « Ben Laden Révolution ». La liste des agressions contre les peuples arabes est trop longue, et l'injustice vécue par les Palestiniens ou les Irakiens trop flagrante. La solidarité de certains jeunes maghrébins est désormais spontanée, immédiate et inconditionnelle, dès qu'un arabe, un musulman est pointé du doigt. Mais à chaque crise dans le Moyen-Orient, médias et hommes politiques font mine de le découvrir. Et ce faisant, ils donnent raison à ce jeune homme de 17 ans qui affirmait dans Le Monde du 30 septembre et 1er octobre 2001 : « Moi, si j'étais français, je deviendrais raciste en regardant la télé et j'aurais peur des filles en foulard et des barbus. » Tout le monde ne cesse de réclamer de la tolérance, du « citoyen », du « lien social », mais dans le même temps les réflexions des médias, les analyses et la politique de nos gouvernements ne cessent de renvoyer les communautés dos-à-dos, de favoriser les replis identitaires. (4) Cette hypocrisie est détestable, et sa signification limpide : les leçons de civisme ne sont jamais pour les puissants qu'une façon de maintenir l'ordre, quel qu’il soit, et à moindre coût.

Or, ce n'est pas en intimidant les rares qui donnent encore de la voix que l'on répondra au sentiment d'injustice. Plutôt que les stigmatiser, ne vaut-il pas mieux essayer de les comprendre, de comprendre nos contradictions et les contradictions des gouvernements occidentaux, et cesser enfin de s'identifier aux « méchants islamistes » ou aux « gentils démocrates » ? Ce n'est pas sur ce chemin que l'on se dirige. Il y a encore beaucoup d'horreurs à décortiquer sur les ondes en ce moment. Le peuple a encore, éternellement, tort. Il serait donc temps de se le demander : la préoccupation d'ordre est-elle devenue si essentielle qu'on puisse indéfiniment la faire passer avant celle de justice ? (5)


Sortir de la propagande


Prenons donc le temps de pointer petits et grands mensonges. Tout le monde l’a souligné : les attentats qui touchent les Etats-Unis leur lancent un défi. On peut même se demander si leurs commanditaires ne parient pas sur l’incapacité des dirigeants américains à le relever, c’est-à-dire sur une riposte aveugle et disproportionnée. Et de fait la question que beaucoup se posent est bien : les Etats-Unis réagiront-ils ou non comme un Sharon face à l’Intifada ? Le pouvoir américain aura-t-il ou non la force intellectuelle et morale de vouloir désamorcer l'engrenage ?

Dans l'un de ces très rares témoignages de première main dont nous disposons, Robert Fisk rappelle que le projet de Ben Laden est bel et bien de cette nature : il s’agit de faire de l'Amérique « l'ombre d'elle-même ». (6) Saisissante image qui a le mérite de préciser le danger, de nous mettre en garde, et dont il faut bien avouer qu'elle convient hélas ! parfaitement à la caricature que certains dirigeants occidentaux, ministres ou habitants d'Europe ou des Etats-Unis ont donné – et donnent encore – d'eux-mêmes.

Voilà qui nous invite donc à pointer, malgré les tentatives d’intimidation qui règnent encore, certains faux-semblants qui obstruent le débat. De toute évidence, la façon dont les pays occidentaux répondront à ce défi dépend de la façon dont ils le poseront. Or ils le posent mal.

Le premier mensonge, d’abord, vient du choc suscité par la chute des tours jumelles : « Il y a un avant et un après 11 septembre 2001 », répète-t-on en chœur, un peu partout. « C'est un événement d'un genre tout à fait nouveau » ajoute-t-on, « ceux qui prétendent le contraire n’ont rien compris. » Bien entendu, cette idée énoncée comme une évidence n'est jamais expliquée, encore moins discutée. Les attentats suicides seraient donc un événement charnière, une rupture dans l’histoire, un changement de paradigme qui déciderait de l'avenir de la planète. Nous serions même entrés dans le 21e siècle ce jour-là, a-t-on pu entendre, un peu à la façon dont le 28 juin 1914 a marqué le début du court 20e siècle.

Et pourtant... déclarer qu'il y a là une rupture, la placer précisément le 11 septembre, c'est négliger tous les signes avant-coureurs, c'est aller contre l'évidence : le premier attentat contre le World Trade Center en 1993, les attentats contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998, ou encore contre le destroyer USS Cole, au Yémen, en 2000, constituaient de sérieux précédents. Sans parler des attentats qui ont eu lieu à Paris. Il suffit de lire les rapports des différents états-majors, et ne serait-ce que les brochures de l’armée française, par exemple, pour s’en rendre compte : la menace terroriste était déjà identifiée comme la principale forme d’agression à venir, et cela depuis des années. La France n’est pas les Etats-Unis. Le plan Vigipirate, jamais suspendu depuis 10 ans, en est l’illustration suffisamment claire pour qu’on ne puisse pas s’y tromper.

Plus rien ne serait donc comme avant ? Il faudrait au moins préciser de quel point de vue. Or, quand on y regarde de plus près, il n’y a qu’une seule véritable rupture : ce n’est pas tant le choix des victimes civiles, mais bel et bien l’attaque directe sur le sol américain. C’est le seul trait spécifique – avec la médiatisation de l’événement – des avions kamikaze du 11 septembre 2001 : même l’utilisation des moyens de transport collectif n’est pas une nouveauté. Ces attentats méritent-ils donc, au regard de l’histoire et des peuples, un tel traitement ? Qu’il soit permis, sans en minimiser l’importance et la cruauté, d’en douter. Viser une population civile, cela arrive hélas ! dans beaucoup de guerres, où le peuple est toujours pris en otage. Quand les stratèges américains affament le peuple irakien, ils prétendent d’ailleurs eux-mêmes le faire pour déstabiliser Saddam Hussein. Que font-ils alors de si différent des terroristes ? Ils font pression sur une population civile – pression dont on sait par ailleurs qu’elle est parfaitement inefficace – exactement comme Ben Laden. Encore une fois, il ne s’agit nullement de légitimer l’agression terroriste, mais de souligner qu’il n’y a aucune rupture de ce point de vue – sauf à supposer que le sol américain soit un sanctuaire.

Quoi qu’il en soit, Georges W. Bush a raison quand il dit que les Etats-Unis sont en guerre. Mais est-ce bien celle qu’il croit ? Les pays occidentaux et leurs entreprises les plus gourmandes étaient déjà en guerre le 11 septembre. La politique américaine dans le Moyen-Orient en est une illustration frappante ; et elle ne constitue malheureusement pas une exception. Guerre économique, guerre commerciale, guerre militaire. (7) Quoique différentes, elles font toutes des victimes. Elles tuent. Comment pourrions-nous ne pas l'avoir vu ?

Il n’est donc pas innocent de monter en épingle ces attentats suicides. Faire débuter cette nouvelle ère le 11 septembre 2001, c’est présenter l’attaque terroriste comme une déclaration de guerre – et de fait, l'Amérique a eu le sentiment de se trouver en guerre du jour au lendemain – c’est décider que l’initiative de la guerre revient à Ben Laden – et c’est là une interprétation pour le moins discutable. On conviendra en tout cas que ce débat est d’importance, et qu’il n’a pas eu lieu. Il est tout simplement interdit. Grâce à la propagande, depuis les grands médias jusqu’à la quasi totalité des forums sur Internet, grâce au zèle souvent involontaire des journalistes ou des internautes, toute discussion sur le sujet avorte. Les procès d’intention, les insinuations fusent. Et nous nous prétendons en démocratie, loin des mollahs. Faut-il chercher bien loin pour savoir à qui profite cette absence de réflexion, de contestation ? Le tout sécuritaire, le tout répressif qui cherchait déjà une voie pour s’imposer avant le 11 septembre, comme on l’a vu au sein du gouvernement français ou encore à Gênes, a trouvé là une occasion rêvée. Le durcissement de la loi sur la « sécurité quotidienne » en est l’illustration révoltante en France, comme le sont les mesures prises ailleurs, aux Etats-Unis par exemple. (8)

Le deuxième mensonge est voisin. Il réside dans l’emploi parcimonieux, sélectif, du mot « terroriste ». Aujourd’hui, il faut nécessairement appartenir à un groupuscule plus ou moins secret, clandestin, pour que l’on vous accuse de terrorisme. En revanche, même s’il terrorise une population entière, un Etat ne peut être dit terroriste, du moins dans la novlangue que nous parlons tous. L’autorité palestinienne en est même contrainte à parler de « terrorisme d’Etat » pour dénoncer les pratiques du gouvernement israélien. Mais quel est l’effet des bombes américaines, qu’elles soient à fragmentation ou lâchées par un B.52, celles qui sont tombées sur Kaboul, Kandahar ou Bagdad ? Qui peut affirmer que répandre la terreur n’est pas leur but premier, mais seulement un effet secondaire, presque inévitable, et qu’il ne s’agit pas de démoraliser, là aussi, comme dans toute guerre ? Et qui peut nier qu’il existe des terreurs plus subtiles, mais tout aussi efficaces, dont usent certains Etats, parfois sur leur propre population ?

Heureusement restée dans les cartons des services secrets, une « campagne de terreur » a même été imaginée dans les années 1960 par la National Security Agency (NSA) à destination des citoyens américains. Il s’agissait d’organiser des détournements d’avions et des attentats à la bombe à Miami, puis de les imputer à Cuba pour justifier l’invasion généralisée de l’île. « La publication de la liste des victimes dans les journaux américains provoquerait dans le pays une vague d’indignation instrumentalisable » commente le rapport, cité par James Bamford dans Body of secrets. (9) Et le document de préciser qu’il faudrait « donner au monde l’image d’un gouvernement cubain représentant (…) une menace grave et imprévisible pour la paix dans l’hémisphère occidental. » Faut-il aller jusqu’à suspecter la NSA d’avoir organisé les attentats du 11 septembre ? Cela ne peut être complètement exclu, au vu de certaines invraisemblances et coïncidences et de la magistrale manipulation dont nous sommes victimes ces temps-ci, dont les plus dociles spectateurs de JT eux-mêmes se sont généralement aperçus. Quoi qu’il en soit, et sans aller jusque là, il faut au moins noter que les responsables et industriels occidentaux ont magistralement su profiter du climat de terreur, que celle-ci ne leur nuit nullement, et que les médias entretiennent ce climat complaisamment… tout en invitant à continuer de consommer, bien entendu.

Que dire enfin des traitements qu’on fait subir aujourd’hui aux individus d’origine orientale ou moyen-orientale dans les pays occidentaux ? Selon The Washington Post du 22 octobre, le FBI s’irriterait même du silence des présumés complices de Ben Laden – et on sait qu’ils sont nombreux à leurs yeux… – au point qu’il envisagerait de « faire usage de drogues ou de moyens de pression », voire de les « extrader vers des pays alliés où les services de sécurité emploient des menaces contre les familles ou recourent à la torture. »

Non, décidément, la notion de terrorisme est un peu trop floue. Là aussi, le réflexe lexical joue en faveur des puissants. Un résistant est-il définitivement condamné à devenir un terroriste, et l’Etat, lui, à disposer de la violence légitime ? On oublie par exemple que les mots même de terrorisme et de terroristes sont apparus en France, en 1794, en référence au régime qui a succédé à la Révolution, la Terreur. A l’origine donc, d’une certaine façon, le terrorisme est le fait d’un Etat, et plus précisément d’un Etat voulant préserver, à tout prix, une révolution menacée par des puissances extérieures... Cette référence a le mérite de posséder une évidente richesse historique, une complexité stimulante : le terrorisme y est à la fois éminemment condamnable et compréhensible. Elle permet en outre de souligner la symétrie des deux idéologies en présence dans cette guerre : d'un côté un islam radical, qui se sent menacé et en appelle à la restauration d'un « islam véritable », et de l'autre une révolution conservatrice, qui se nourrit volontiers de la peur de l'Autre. Deux logiques qui s’affrontent, qui ont toutes deux leurs arguments, mais dont aucune n’est tolérable – que ce soit au regard de la morale ou du droit. (10)


Le point aveugle du conflit


Le troisième mensonge, le plus gros, mais par omission cette fois, consiste dans la façon dont on présente les motivations de Oussama Ben Laden, ses objectifs véritables, et donc indirectement les motivations des occidentaux. C’est le mensonge le plus subtil, le plus insistant, car il consiste à dire que « nous » ne luttons pas contre l’Islam, que l’Islam ne menace pas l’Occident – ce qui est vrai – mais à ne pas dire véritablement contre quoi les pays occidentaux luttent – le « terrorisme », certes… mais lequel ? celui qui agit au nom de quelles valeurs ? En ne précisant pas cela, en ne réussissant pas à identifier clairement les motivations de la guerre, ou à les justifier, nous laissons entendre que nous luttons bel et bien contre une religion, ou du moins contre une de ses formes, le fondamentalisme, et que c’est lui qui nous attaque. Pour beaucoup d’occidentaux, tel est bien l’objectif : c’est un objectif acceptable, et même souhaitable ; et c’est pourquoi les critiques contre l’intervention en Afghanistan sont si difficiles. Or, il serait bien naïf ou hypocrite de croire que c’est le sens de l’intervention américaine ; et quand bien même ce serait celui-là, de quelle autorité pourrions-nous nous réclamer ? de quel droit un non musulman pourrait-il décider de lutter contre une des formes, même « déviante », de l’Islam ? Si nous justifions une guerre contre le fondamentalisme musulman, contre ce fondamentalisme wahhabite dont nous nous accommodions fort bien jusqu’alors, dont nous nous accommodons encore ailleurs, et dont de nombreux observateurs disent qu’il est si proche de l’intégrisme de certains juifs d’Israël, n’est-il pas compréhensible que des musulmans se croient attaqués dans leur religion même ? Ne légitimons-nous pas, du même coup, la dénonciation que fait Ben Laden de la croisade occidentale ?

Non, assurément, une autre lecture est possible de la guerre, des motivations de Ben Laden, une lecture qui ne le diaboliserait pas, qui ne serait pas exclusivement religieuse. Cette lecture est nécessaire, et même urgente si l’on ne veut pas continuer à se laisser entraîner dans la spirale de la croisade et du djihad. La religion n’explique pas tout. Et même, elle n’explique pas grand chose. Yossef Bodansky le signale d’ailleurs dans son livre : la guerre que livre le chef d’Al-Qaida est plus politique que religieuse. (11) Ce fut aussi le sentiment de tout un chacun, apprenant les catastrophes de New York et de Washington, les cibles choisies le 11 septembre, avant que le bourrage de crâne ne nous intime l’ordre de rebrousser chemin, de faire amende honorable. Certaines personnes auraient-elles donc intérêt à ce que nous ne pas suivions pas cette piste ? Les médias en tout cas, probablement de peur de s’y brûler les mains, préfèrent détourner les yeux, emboîter le pas aux services secrets américains, du moins à ce qui en filtre aujourd’hui. « Ben Laden envisage d’installer un gouvernement islamique mondial dont il serait lui-même le calife » déclare une note de 1999 du FBI, publiée mi-octobre par Newsweek. Voilà formulée clairement la principale thèse qui circule dans les médias depuis le 11 septembre, sans être vraiment étayée. C’est à peu de choses près le scénario du savant fou qui veut détruire la planète qu’on nous présente, tout juste digne d’une mauvaise série B. Aussi pitoyable soit-il, c’est le seul qu’on a trouvé à nous offrir. (12)

Pourtant, qu’on veuille le voir ou non, que l’on juge indécent de le mentionner ou non, une part non négligeable du message de Ben Laden n’est pas religieux mais bel et bien politique. Certes, sa critique de l’impérialisme américain se drape souvent dans des considérations religieuses, sa revendication d’une souveraineté arabe sur le Moyen-Orient s’exprime à travers l’exigence de la libération des lieux saints, et sa critique de la corruption des dirigeants arabes est portée par une fidélité aux oulémas saoudiens qui ne constitue pas un élément négligeable. Mais cela doit-il nous empêcher de dire qu’il y a, dans son discours et au fondement de sa démarche, des considérations politiques et morales parfaitement respectables ? qu’elles seraient même éminemment sympathiques si elles étaient dépouillées de tout amalgame, de tout antisémitisme ? Si l’on veut comprendre le pouvoir de séduction de Ben Laden, il faut refuser d’évacuer cette dimension politique-là, la possibilité qu’il ait raison sur un certain nombre de points, sur la recherche d’une souveraineté arabe par exemple, et notamment sur la nocivité de l’occupation américaine en Arabie saoudite. Comment se fait-il que l’on ait fait si vite de Ben Laden un ennemi absolu, un perpétuel suppôt du Fanatisme ?

Il ne s’agit évidemment pas de dire qu’une péninsule arabique entièrement libre de ses alliances et de sa politique deviendrait par là même un havre de paix et de démocratie, mais seulement qu’il y a, dans les très rares propos qui nous parviennent de Ben Laden, de justes revendications : « L'effondrement de l'Union soviétique a rendu les Etats-Unis plus hautains, rapporte Peter Bergen dans un livre à paraître, et ils ont commencé à se considérer comme les maîtres de ce monde en établissant ce qu'ils appellent une nouvel ordre mondial (...). Aujourd'hui, les Etats-Unis ont un double langage, appelant terroriste quiconque va à l'encontre de leur injustice. Ils veulent occuper nos pays, voler nos ressources, imposer leurs agents pour nous diriger (...) et ils veulent que nous soyons d'accord » (13) Selon toute vraisemblance, ce n’est pas tant la démocratie que Ben Laden haït chez « les Américains », comme on ne cesse de vouloir nous le faire croire, que les leçons de démocratie professées par ce pays rempli de contradictions. Et stigmatiser ses appels aux djihad nous empêche de comprendre. Ce recours à la religion constitue surtout une stratégie, lui permet d’élargir son combat, et il exprime somme toute une exigence de justice : le djihad, chez Ibn Taymiyya déjà, son théoricien, est avant tout un appel au tyrannicide. Cela ne le légitime pas pour autant, mais permet peut-être de donner une plus juste portée aux propos de Ben Laden. La guerre qu’il a « lancée », telle qu’il la décrit dans différents entretiens, possède un nom que personne n’ose lui donner, et qui lui convient pourtant bien mieux que la notion de « djihad », confuse pour un occidental. Il s’agit d’une guerre de libération. Evidemment, cette idée, cette expression choque dans un premier temps. Elle semble légitimer l’action de Ben Laden. Mais émettre l’hypothèse que sa cause est juste ne justifie nullement les moyens qu’il emploie ; cela permet de les comprendre, c’est tout, et c’est déjà beaucoup. D’ailleurs, le chef d’Al-Qaida ne parle que de cela dans les entretiens qu’il a accordés, que de « libération ». Pourquoi refuser cette expression alors ? Y aurait-il soudain des occupations plus légitimes que d’autres ? Quoi qu’il en soit, rien ne permet d’affirmer qu’Oussama Ben Laden souhaite renverser les démocraties occidentales. Son objectif, inlassablement répété, c’est de les faire partir la puissance américaine du Moyen-Orient, de rendre à celui-ci son indépendance : « La solution à cette crise est le retrait des troupes américaines. Leur présence militaire est une insulte au peuple saoudien » déclarait-il déjà il y a quelques années. (6) Peut-on honnêtement dire que ces propos sont mus par du fanatisme religieux ? Tout au plus y a-t-il une forme de nationalisme, et tout au plus peut-on supposer qu’il essaie de bâtir la grande nation arabe dont les peuples de la région rêvent depuis si longtemps. Est-ce que les européens oseraient leur jeter la pierre à ce sujet, eux qui ont introduit le nationalisme dans la région, pour mieux diviser en imposant des Etats aux frontières absurdes, et eux qui tentent difficilement de se défaire aujourd’hui de leurs propres nationalismes, pour mieux se regrouper au sein de l’Europe, cette nouvelle nation, plus abstraite encore que les autres ?

Evidemment, on pourra toujours dire que ces propos de Ben Laden sont de circonstance, qu’il s’adapte à l’interlocuteur. Mais dans ce cas, que l’on se donne la peine de présenter les pièces qui instruiraient le procès dans l’autre sens. L’inconvénient, c’est que tous les témoignages concordent, jusqu’à ces propos de Guy Sitbon, dans Marianne, revue qu’on ne peut guère soupçonner d’anti-américanisme : « Les rares visiteurs étrangers autorisés à séjourner quelques jours à Riyad ou à Djedda n’entendent dans l’élite économique et culturelle que des échos de la sourde popularité de Ben Laden, un enfant du pays. Jusqu’en 1993, il vivait parmi eux et connaissait tout le monde. Dans tous les milieux, il était connu comme un militant ardent de l’indépendance de l’Arabie et nullement comme un chef religieux, la théologie n’étant pas son fort. » (14) Faut-il poursuivre ? Selon toute vraisemblance, la guerre engagée n’est pas celle que l’on nous dit : la lutte contre le fondamentalisme taliban n’est qu’une façade pour l’intervention occidentale. C’était le seul motif de guerre que l’on pouvait présenter à la presse, sauf à avouer la véritable nature de cette « intervention », son profond cynisme et son mépris des peuples. En vérité, l’objectif des gouvernements occidentaux est bel et bien de faire taire toutes les contestations à la mondialisation américaine, quelles que soient leur légitimité éventuelle, et l’objectif de l’Etat américain est de défendre son Empire, tout simplement. Il suffit d’y regarder d’un peu plus près pour reconnaître que les considérations d’ordre sont les seules qui prévalent actuellement, loin devant celles de justice, de liberté ou d’indépendance, par exemple.

Voilà pourquoi je ne veux pas « choisir mon camp », comme les médias nous y invitent constamment. Entre l’inconscience égoïste, impérialiste des Etats-Unis et la récupération par le fondamentalisme des haines qui prospèrent sur l’injustice, entre le bourreau trop éloigné de sa victime pour se savoir bourreau ou voir toute l’horreur de son œuvre et la victime qui relève la tête et qui devient bourreau à son tour, à sa manière, il n’existe pas d’alternative. Le seul choix possible, c’est de rappeler inlassablement leurs crimes à ces deux bourreaux qui se déclarent victimes ; c’est de leur demander réparation ; et pour commencer, c’est de faire cesser au plus vite l’occupation américaine, pour retirer toute légitimité possible à cette autre forme d’oppression qui prospère sur ce terreau. Plus généralement, il s’agit de cesser enfin de soutenir des dictatures, quelles qu’elles soient, et quels que soient les prétextes des « démocraties » qui le font.

Alors oui, peut-être le 11 septembre constituera-t-il une rupture dans l’histoire, si cela change la nature des rapports internationaux, et notamment la politique extérieure américaine. Mais ce n’est pas, et de loin, sur cette voie-là que l’on s’engage aujourd’hui. « Je suis impressionné qu’il y ait une telle incompréhension de ce qu’est notre pays et que des gens puissent nous détester. Je suis comme la plupart des Américains, je ne peux pas le croire, car je sais que nous sommes bons. » déclara Georges W. Bush le 11 octobre devant la Maison blanche.

Et le président des Etats-Unis de préciser sa pensée stratégique, le 20 septembre dernier : « Vous êtes avec nous ou avec les terroristes ». Il n’y a donc que deux camps, « eux » ou « nous ». Eh bien non. Gardons-nous de répéter ces propos-là, révoltants quand on a la force de n’être pas intimidé ou atterré, car il se pourrait que l’on compare un jour vraiment, en toute indépendance, les motivations d’Oussama Ben Laden et celles de l’Empire américain, et il n’est pas dit que, dans le conflit qui les oppose, celles-ci vaillent celles-là. Le crime commence avec un tel manichéisme.

Jean-Baptiste pour Autonomie


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Notes :

(1) Lire à ce propos l'article de S. Halimi, « Tous américains », in Le Monde Diplomatique n° 571, octobre 2001. Et à propos de cynisme, on peut citer Jo Moore, une conseillère du ministre britannique des Transports, qui a envoyé le courrier électronique suivant à ses supérieurs, le 11 septembre, une heure après le début des attentats : « Sujet: relation avec les médias. C'est un très bon jour pour ressortir tout ce qu'on veut faire passer en douce. » (« Révélations gênantes pour Tony Blair », par Christophe Boltanski, in Libération, le mercredi 10 octobre 2001).

(2) Sur ces images du Pentagone, lire « Il est pas canon, mon avion ? », par Alain Rémond, in Télérama n° 2702 (27 octobre 2001) :
http://television.telerama.fr/monoeil.htm
Quant à Al-Jazira, il est quand même instructif que ce soit le président du conseil d'administration de la chaîne, cheikh Hamed ben Thamer al-Thani, qui rappelle aux journalistes occidentaux les fondements de la liberté d'expression et du journalisme : « Il se peut que nous ayons commis quelques erreurs, mais notre principe, c'est la diversité des points de vue. » Et Safa Haeri de conclure : « Celui de Tony Blair comme celui de Ben Laden. » (« Al-Jazira, la CNN des islamistes », in Marianne n° 234, du 15 au 21 octobre 2001)

(3) Et puisqu'il faut en effet prouver ce que l'on dit, ne pas se payer de mots, on peut se référer aux nombreux écrits de Noam Chomsky sur la question, par exemple à l'excellent petit livre des éditions Allia : La Conférence d'Albuquerque (40 francs). Si c'est un américain qui le dit, qui souligne le rôle des gouvernements successifs, peut-être m'épargnera-t-on le soupçon d'anti-américanisme.

(4) Et, de fait, tout semble indiquer un regain préoccupant de racisme, comme le signale Nasser Negrouche dans « Alibi terroriste pour racisme antimaghrébin » (in Le Monde diplomatique n° 572, novembre 2001)

(5) De ce point de vue, il est révélateur que l'on n'entende ni ne lise presque jamais des propos comme ceux-ci, pourtant écrits au lendemain des attentats sur le site Ecologie révolutionnaire : « Chacun est donc bien innocent de tout, mais nous sommes collectivement responsables. Pas moyen de se dérober à cette responsabilité collective, il nous faut assumer les conséquences de nos actes, les effets de notre production et de notre consommation, de l'action de notre gouvernement. Il ne suffit pas de se détourner de ce qui se décide en notre nom, s'enfermer dans le divertissement d'un monde virtuel. Ce rejet du symbolique revient inévitablement dans le réel avec toute son horreur. Innocents parce qu'irresponsables, nous sommes coupables d'irresponsabilité au moins. Il ne s'agit de culpabiliser personne, qu'y pouvions-nous ? mais d'en tirer désormais les conséquences en assumant nos responsabilités collectives, redonner sens à la citoyenneté et à la démocratie. Arrêtons d'être de simples innocents, il nous faut devenir responsables d'un monde qui dépend de ce que nous en ferons. Nous n'avons pas le choix. » (« Innocence et irresponsabilité » : http://perso.wanadoo.fr/marxiens/politic/innocent.htm)

(6) « Oussama Ben Laden par Robert Fisk », in Le Monde daté du 19 septembre 2001 :
http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3230--222457-,00.html

(7) Et l’on pourrait ajouter : guerre écologique (notamment avec le réchauffement de la planète), guerre sanitaire (avec le comportement à géométrie variable des firmes pharmaceutiques et des gouvernements qui les soutiennent, selon qu’il s’agit du sida en Afrique ou de l’anthrax chez eux), voire guerre idéologique (avec une certaine façon cynique de penser le monde, en termes de « gagnants » et de « perdants » par exemple, dont les ravages sont également impressionnants). Et la liste n’est pas exhaustive…

(8) A propos de la loi sur la « sécurité quotidienne », deux très bons dossiers :
http://www.lsijolie.net/article.php3?id_article=81
http://www.iris.sgdg.org/actions/loi-sec (communiqués et pétition)
Sur la situation aux Etats-Unis, lire « Les libertés sacrifiées sur l’autel de la guerre », par Michael Ratner, un article indispensable du Monde diplomatique n° 572 (novembre 2001).
Voir enfin un appel à manifester contre le nouveau cycle de négociations de l’OMC, le samedi 10 novembre, dans toute la France et l’Europe :
http://www.attac.org/nonewround/mob/france.htm
http://www.attac.org/nonewround/mob/index.html
En serez-vous ?

(9) James Bamford, Body of secrets. Anatomy of the ultra-secret National Security Agency from the Cold War through the dawn of a new century, Dobleday, New York, 2001. L’article de Nicky Hager sur le rôle de la NSA, « Au cœur du renseignement américain », paru dans Le Monde diplomatique de novembre 2001, cite le livre de James Bamford et montre combien l’impérialisme américain opère de façon secrète, et plus largement combien la NSA use parfois de formes d’action bien proches du terrorisme.

(10) La Commission européenne vient de proposer aux quinze gouvernements de l'Union une définition pour le moins élargie de ce qui est « terroriste » : une infraction « commise intentionnellement (...) contre un ou plusieurs pays, leurs institutions ou leur population, en vue de les menacer et de porter gravement atteinte aux structures politiques, économiques ou sociales de ces pays, ou de les détruire ». Lors d'un dîner, un fonctionnaire de la Commission, tout sauf révolutionnaire, aurait commenté : « à ce compte-là, la politique du FMI envers la Russie ou, plus récemment, l'Argentine serait hautement terroriste puisqu'elle à consisté à détruire les structures sociales et économiques, voire politiques, de ces pays pour les contraindre à rebâtir ces structures sur de nouvelles bases. Et la Commission n'aurait pas peu contribué à déstabiliser les structures sociales, à coup sûr, mais aussi économiques de plusieurs pays européens » (courriel d’information d’Attac n°277, 26 octobre 2001). Même si ce haut fonctionnaire ne donne probablement pas le même sens que nous à ses propos, il n’est pas impossible de considérer, en effet, que le terrorisme est une chose bien partagée.

(11) Yossef Bodansky, Bin Laden, the man who declared war on America, Prima Publishing, 1999.

(12) Et il marche plutôt bien. La thèse du FBI ne sera jamais vraiment discutée. Par exemple, dans Le Nouvel Observateur : « d'autres spécialistes rappellent qu'il [Oussama Ben Laden] a prêté allégeance au mollah Omar, et que ce serait donc lui, le chef des talibans, le souverain universel tant attendu par le chef d'Al-Qaida » (« Ce qu'il faut savoir sur Ben Laden », in Le Nouvel Observateur n°1929, semaine du 25 au 30 octobre 2001). La remise en cause s’arrêtera là.

(13) Citation de Ben Laden, rapportée à son tour par Steven C. Clemons dans « Etats-Unis, excès de puissance », in Le Monde diplomatique n° 571, octobre 2001. Il faut lire aussi le très riche portrait paru dans Le Monde, « Oussama Ben Laden par Robert Fisk » (voir note 6). Et il serait injuste d’évoquer trop vite la culpabilité post-coloniale des occidentaux, ou la facilité de telles accusations par le chef d’Al-Qaida. Dans cet article, on voit entre autres qu’il ne s’agit pas pour lui de dénoncer seulement les corrupteurs, mais aussi les corrompus : « Le régime saoudien, en commettant la grave erreur d’inviter les troupes américaines, a révélé sa duperie », « Après avoir insulté et emprisonné les oulémas, le régime saoudien a perdu sa légitimité », « L’homme de la rue sait que son pays est le plus gros producteur de pétrole du monde, et pourtant il subit des impôts et ne bénéficie que de mauvais services. Le peuple comprend maintenant le discours des oulémas dans les mosquées – selon lequel notre pays est devenu une colonie américaine ».

(14) Guy Sitbon, « Arabie saoudite : le spectre d'une explosion sur un océan de pétrole », in Marianne n° 234, semaine du 15 au 21 octobre 2001. Et d'ajouter : « Peu de temps avant son bannissement, il avait été reçu par le roi Fahd et avait cherché à le convaincre que la dynastie régnante, en tolérant la présence de bases militaires américaines, s'exposait aux plus grands périls. Et en effet, ni les chefs religieux, piliers du régime, ni les entrepreneurs, ni le petit peuple ne se résignèrent à la "colonisation" américaine. Une grande partie de l'innombrable famille Saoud (plus de 30 000 princes) qui encadre l'armée, la diplomatie et les services secrets se rallia en fait aux vues de Ben Laden. »



Dernière mise à jour : 13.11.2001
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