les communiqués d'Autonomie


La collaboration par l'exemple :
un édito de Libération



Message du 02.01.2002



Libération, décidément, mérite bien mal son nom. Trois mois après l'éditorial du Monde qui a fourni son slogan, son signal de ralliement à la révolution néolibérale (1), on pouvait se pencher sur un édito de Libération, intitulé « Accablant », paru le vendredi 14 décembre 2001 et signé par Patrick Sabatier. (2)

« La cassette diffusée par le Pentagone devrait convaincre ceux, s'il en restait encore, qui doutaient qu'Oussama ben Laden soit le véritable coupable de l'assassinat de milliers de personnes le 11 septembre », commence l'éditorialiste. Passons sur le ton un peu moralisateur, intimidant, qui semble reprocher aux lecteurs les plus sceptiques de ne pas prendre des supputations pour des preuves. Car enfin c'est un fait que cette cassette atteste avec une certaine vraisemblance de l'implication de Ben Laden. L'aveuglement – ou la compromission – ne commence qu'après : « La joie que lui et ses sicaires manifestent à l'évocation du "succès" de leur entreprise criminelle manifeste l'inhumanité de leur folie haineuse » ajoute-t-il. De toute évidence, P. Sabatier a « choisi son camp », comme Georges Walker Bush y appelait : il n'ose même pas assumer le mot « succès », pourtant approprié pour une opération qui a dépassé, selon les propres dires de son probable commanditaire, les espérances de Ben Laden. (3) En revanche, il n'hésite pas à déceler dans l'entreprise à la fois « inhumanité » et « folie », là où toute personne moins moralisatrice, ou tout simplement sensible à l'injustice vécue par tant de peuples depuis plus de cinquante ans, verrait la joie d'une revanche. Cette joie est terrible, évidemment, mais elle est compréhensible : qui peut sérieusement s'étonner qu'un chef militaire se réjouisse d'une bataille gagnée ? Doit-on éternellement n'adopter qu'un point de vue moral ? Cette insistance à refuser de traiter l'attaque du 11 septembre comme un fait de guerre n'est pas innocente : ainsi, le poids de l'horreur pèse intégralement sur les épaules de Ben Laden ; le peuple américain apparaît comme la simple victime d'une lâche agression. Et la messe est dite.

Mais Patrick Sabatier poursuit : « les propos tenus [dans la cassette] devraient également éclairer la lanterne de ceux, plus nombreux, qui prêtaient au terroriste des motivations plus complexes et "compréhensibles" qu'un fanatisme religieux exacerbé. » Passons sur les guillemets, là encore, même si le procédé est honteux : on invite à soupçonner ceux qui cherchent à comprendre Ben Laden de dissimuler des intentions moins avouables. « Lui-même proclame vouloir "combattre jusqu'à ce qu'ils (les infidèles, c'est-à-dire vous et moi) acceptent qu'il n'est d'autre dieu qu'Allah" et s'exalte en récitant un poème promettant bains de sang et attaques sans répit. » On appréciera d'abord la parenthèse, qui vise à vous enrôler de force dans la guerre. Mais surtout, voilà dévoilée la déontologie du personnage : parce que, de toute la retranscription, longue pourtant de deux pages dans le quotidien, un seul passage manifeste un fanatisme religieux, une intolérance certaine (le passage cité entre guillemets), Sabatier en conclut, conformément à la version américaine, que la seule motivation de Ben Laden est l'expansion mondiale de l'islam. Las…

De nombreux témoignages, et jusqu'au poème évoqué par l'éditorialiste, montrent pourtant qu'il s'agit aussi – et probablement surtout – d'une guerre de libération. Qu'on en juge plutôt : il est question dans le poème de lutte armée, de maisons « inondées de sang », où « le tyran se promène librement », et de ces guerriers qui crient plus tard : « Nous n'arrêterons pas nos raids / tant que vous n'aurez pas libéré nos terres. » C'est à croire que certains journalistes ne lisent même pas ce qu'ils publient. Et faut-il le rappeler ? Le jihad, simple effort sur soi dans la tradition la plus courante de l'islam, est aussi une guerre de libération, une invitation au tyrannicide dans la tradition wahhabite. Evidemment, la grande majorité des médias préfère traduire par « guerre sainte », par goût des oxymores et du sensationnel. Et voilà aujourd'hui que ce goût alimente de nouvelles croisades… P. Sabatier fait donc là un contresens, qui révèle son propre aveuglement : il affirme que le poème menace de « bains de sang » les infidèles, là où les extraits proposés ne permettent pas une telle interprétation, et où, même, le sang paraît répandu par le tyran lui-même ! Serait-il donc interdit de se soulever quand le tyran fait couler le sang ? Mais peut-être l'éditorialiste de Libération voulait-il dénoncer tout sang versé, toute guerre ? Que ne le dit-il pas plus clairement alors ? Il éviterait ainsi de justifier la guerre menée par Georges Walker Bush ! Quoi qu'il en soit, une chose est certaine : il est bien loin le temps où, en France, on a pu écrire une chanson comme La Marseillaise… L'hymne national de la France dit pourtant exactement la même chose que le poème de Ben Laden, la religion en moins, et peut-être une certaine fureur guerrière en plus : « Allons enfants de la Patrie / Le jour de gloire est arrivé ! / Contre nous de la tyrannie / L'étendard sanglant est levé », ou plus loin : « Quoi ! des cohortes étrangères / Feraient la loi dans nos foyers ! / Quoi ! ces phalanges mercenaires / Terrasseraient nos fiers guerriers ! », ou encore : « Tremblez, tyrans et vous perfides / L'opprobre de tous les partis / Tremblez ! vos projets parricides / Vont enfin recevoir leurs prix ! ». Bien sûr, certains mots peuvent gêner, surtout sortis de leur contexte historique, mais qu'un journaliste français puisse être à ce point aveugle doit nous interroger.

L'oubli de notre passé est-il si grand ? Sommes-nous déjà incapables de comprendre la nécessité de prendre parfois les armes ? Il est ô combien instructif que ce soit un journal appelé Libération qui nous révèle aujourd'hui cet oubli de notre passé, de notre histoire. Alors oui, osons le dire : une telle démagogie, une telle inconscience ou une telle servilité n'a pas d'excuse. Que cela soit volontaire ou non n'y change rien, il y a là compromission, collaboration. Les journaux fourmillent d'indices que les forces américaines, ou des forces alliées, pratiquent actuellement la torture, mais nous continuons à les soutenir, oubliant d'un coup toute l'horreur suscitée par la guerre d'Algérie, par les déclarations d'un Aussaresses. De nouveau, des « événements » justifient une intervention. De nouveau, nos fantasmes, notre peur et notre mépris justifient l'injustifiable. Et de nouveau, nous affrontons une guerre sans nom.

La difficulté à nommer est d'ailleurs l'un des points les plus frappants de cette guerre. Ce lundi 31 décembre 2001, par exemple, on pouvait entendre sur France Info que des membres supposés d'Al-Qaida étaient actuellement « interrogés » en Égypte ou en Arabie saoudite, pays qui disposeraient « de méthodes plus brutales et moins scrupuleuses que celles du FBI ». Nous y revoilà. La torture n'est encore qu'une « question ».

Mais continuons de lire Sabatier : « La preuve [de l'implication de Ben Laden] est tellement accablante qu'on peut se demander pourquoi les Américains ont hésité plusieurs jours à la rendre publique », remarque-t-il. On peut se demander pourquoi, en effet… Mais Sabatier ne se le demande pas, justement ! N'allons surtout pas imaginer une quelconque manipulation de la part des services américains, dont la tradition de transparence et d'honnêteté est universellement reconnue : « Bush et ses conseillers savent qu'en démocratie il est vain et risqué de chercher à contrôler l'information. » N'est-ce pas merveilleux ? Bush se rend aux lois implacables de la démocratie, en loyal serviteur de la liberté de la presse et de la constitution américaine. Qu'on se rassure : le monde est bien gardé. A ce niveau d'impertinence, Patrick Poivre d'Arvor fait figure de gauchiste incontrôlable. Et P. Sabatier de continuer sur sa lancée, n'accusant les services américains que de maladresse et renvoyant les sceptiques à leur mauvais esprit…

L'article s'achève alors sur ce sempiternel cliché de l'alliance des « technologies modernes » utilisées par Ben Laden et de ces « rêves enfiévrés et mortifères d'un fanatisme religieux qui veut instaurer une société théocratique rétrograde. » Inutile de revenir sur ce que cette vision des choses a, sinon de faux, du moins de superficiel et de tragiquement réducteur. (4) Cantonnons-nous à cette accusation redoublée d'archaïsme – cette « société théocratique rétrograde », comme si « théocratique » ne suffisait pas. On a envie de citer Walter Benjamin, plus que jamais d'actualité, lui qui pensa la montée du fascisme dans l'entre-deux guerres : « La tradition des opprimés nous enseigne que l'"état d'exception" dans lequel nous vivons est la règle. Nous devons parvenir à une conception de l'histoire qui rend compte de cette situation. (…) [Le fascisme garde] toutes ses chances, face à des adversaires qui s'opposent à lui au nom du progrès, compris comme une norme historique. – S'effarer que les événements que nous vivons soient "encore" possibles au XXe siècle, c'est marquer un étonnement qui n'a rien de philosophique. Un tel étonnement ne mène à aucune connaissance, si ce n'est à comprendre que la conception de l'histoire d'où il découle n'est pas tenable. » (5) Et pourtant, nous y sommes encore : la lutte du « monde libre » contre Ben Laden se fait toute entière au nom du dieu Progrès, au nom duquel bien des principes sont foulés du pied… Les médias ne cessent de s'étonner de cette « zone tribale » où l'on vit « comme au siècle dernier », mais où, étrangement, l'on vend des kalachnikovs… Il est donc temps d'accepter l'idée que le fascisme, par exemple, a été le produit de notre « culture occidentale », et non une aberration maligne, comme venue de l'enfer. Cela n'exonère pas le wahhabisme ou les talibans de leurs responsabilités, mais les ramène à plus justes proportions.

Et Patrick Sabatier de conclure : « Ses vidéos sont aussi des armes qui visent à faire basculer le monde dans une guerre des civilisations, en incitant les musulmans à se transformer en bombes humaines lancées contre le reste de l'humanité. » Qu'importe si le document de Libération n'évoque qu'un conflit avec l'Amérique et si le cheikh saoudien présent dans la vidéo rapporte des propos selon lesquels les victimes du World Trade Center « n'étaient pas des victimes innocentes. » Pour Sabatier, ce type de position est probablement inconcevable, voire délirant. Et, pourtant, c'est une position tout à fait tenable, sauf à vouloir nous exonérer a priori de toute responsabilité. Nous qui prétendons vivre dans des démocraties, nous ne serions pas responsables de nos gouvernements ? Non, au contraire, cette idée que les habitants des pays occidentaux sont responsables des actions qui se commettent en leur nom est même la position la plus humaine et la plus responsable que je connaisse, développée par exemple sur le site Ecologie révolutionnaire : « Innocents parce qu'irresponsables, nous sommes coupables d'irresponsabilité au moins. Il ne s'agit de culpabiliser personne, qu'y pouvions-nous ? mais d'en tirer les conséquences en assumant nos responsabilités collectives, redonner sens à la citoyenneté et à la démocratie. Arrêtons d'être de simples innocents, il nous faut devenir responsables d'un monde qui dépend de ce que en ferons. Nous n'avons pas le choix. Ce qui ce fait sans nous, se fait contre nous. Le temps de l'innocence d'une enfance irresponsable est terminé. Nous devons construire ensemble notre avenir commun. » (6)

Alors oui, il serait temps de voir qu'il y a une logique à l'œuvre dans les actes de Ben Laden, et que celle-ci nous renvoie de plein fouet nos propres responsabilités à la figure. Qu'un formidable déni ait eu lieu, organisé par notre société et particulièrement par nos médias, ne peut constituer une excuse, sauf à vouloir vivre (sous peu) en dictature. Tout le monde l'a bien senti le 11 septembre, il s'agirait de ne pas l'oublier : notre monde est injuste, et c'est cette injustice qu'il faut combattre prioritairement. Réclamer l'ordre comme préalable inconditionnel, c'est adopter la position de Sharon. Position intenable s'il en est, et inefficace : on ne cesse de donner la priorité aux considérations d'ordre, et l'on s'étonne après que l'ordre ne règne jamais… Comment ne pas voir, alors, que les puissants ont intérêt à un certain désordre ? Un désordre organisé, qui ne les atteint pas trop.

Ainsi, ceux qui nous invitent à choisir notre camp n'ont pas tort, finalement, mais ils ne posent pas l'alternative dans les bons termes. L'Empire américain, ou plus largement l'internationale des lobbies industriels est en train d'écraser tous ceux qui ont eu l'audace de contester sa toute puissance. Comment ne pas voir que ce sera un jour notre tour ? Il y a donc urgence à agir, mais sûrement pas en se faisant, comme Patrick Sabatier, les alliés de la puissance américaine ; pas en rejoignant Al-Qaida non plus, évidemment ; mais en dénonçant la politique de nos différents États, ainsi que la collaboration éhontée dont les médias se rendent coupables. En montrant, en répétant que la cause de Ben Laden, dans cette guerre, est en grande partie juste – que, dans le conflit qui l'oppose aux forces américaines, c'est lui qui a raison. Bien sûr, il ne s'agit pas de lui donner carte blanche non plus : sur d'autres questions, nul doute que je lui donnerais tort. Et bien sûr, il y a de l'intolérance dans sa dénonciation de ceux qui n'admettent pas Allah. Mais comment le reprocher à ces peuples qui n'ont vu de l'occident, depuis des années, que cynisme et despotisme ? Comment pourraient-ils ne pas voir en nous des « infidèles » ? Si notre but est bien de faire respecter les droits de l'homme, est-ce par la force armée ou par la corruption que l'on y parviendra ? N'est-ce pas plutôt en montrant, nous les premiers, que nous croyons à ce que nous disons ? Ne serait-il pas plus efficace, par exemple, de proposer de nous désengager complètement de l'Arabie, de l'Afrique et d'une bonne partie du monde, en échange d'institutions nationales et internationales enfin capables de faire respecter les droits fondamentaux ?

Il est donc temps que nous choisissions, enfin, entre les promesses contenues dans la constitution américaine ou la déclaration des droits de l'homme, et la poursuite des politiques néocoloniales – qu'elles soient le fait des États-Unis ou de la France. C'est bel et bien cette alternative-là qui s'offre à nous. Et ne rien faire, nous, hommes libres, laisser faire l'Empire, c'est nous rendre complices. La misère du monde, une fois de plus, nous a sauté à la figure. Mais, cette fois, elle l'a fait de façon spectaculaire. La question est donc : est-ce que nous choisirons, une fois de plus, de refouler le spectacle de cette misère, de nier le réel ? ou est-ce que nous nous montrerons dignes de ce que nos pays portent de meilleur ? Nous sommes bel et bien, de ce point de vue, à la croisée des chemins. Il est temps de se décider. L'Empire veille.

Après l'Afghanistan, à qui le tour ?

Jean-Baptiste


Notes :

(1) « Nous sommes tous américains », éditorial de Jean-Marie Colombani, dans Le Monde du jeudi 13 septembre 2001. « Je suis certain de vous parler au nom de mon pays tout entier quand je vous dis : aujourd'hui nous sommes tous américains », extrait d'un discours de M. Netanyahu devant la chambre des représentants, à Washington le 24 septembre. « Nous sommes tous des citoyens de New-York ! », meeting de S. Berlusconi à Rome, en présence de G. Fini. A l'évidence, Le Monde est prêt pour son entrée en Bourse.

(2) « Accablant », sur le site de Libération :
http://www.liberation.fr/quotidien/semaine/011214-000003167AFGH.html
La retranscription de la vidéo (extraits) :
http://www.liberation.fr/ny2001/actu/20011214actub.html

(3) Dans la transcription de la cassette en question, il dit : « Nous avons calculé à l'avance le nombre de victimes de l'ennemi qui seraient tuées, en fonction de la position de la tour. Nous avons calculé que trois ou quatre étages seraient frappés. J'étais le plus optimiste de tous [inaudible] en raison de mon expérience. Je pensais que le feu provoqué par le carburant ferait fondre la structure métallique de l'immeuble et ferait s'effondrer la partie où l'avion avait frappé et les étages au-dessus seulement. C'est tout ce que nous espérions. »

(4) Sur ce sujet, lire « Pendant les attentats, le bourrage de crâne continue » sur Autonomie :
http://www.autonomie.org/messages/011109.htm

(5) Walter Benjamin, « Sur le concept d'histoire », dans Œuvres III, collection Folio essais.

(6) « Innocence et responsabilité », publié le 13 septembre 2001 :
http://perso.wanadoo.fr/marxiens/politic/innocent.htm



Dernière mise à jour : 02.01.2002
http://www.autonomie.org/messages/020102imp.htm
nous écrire : autonom@autonomie.org