La collaboration par l'exemple, 2 :
Libération, serviteur du FMI
Message du 28.01.2002
version imprimable
Décidément, Libération est bel et bien « décalé à droite ». Seul son enrobage branché
peut encore en tromper quelques-uns. Pour s’en convaincre, il suffit par exemple de confronter son
édition du 21 décembre 2001 à celle du Monde, parue le même jour. L’Argentine vient de connaître deux
journées d’émeutes. L’auditeur de France Inter un peu informé, qui a attendu en vain qu’on évoque le
rôle du FMI dans cette crise, remballe ses illusions et s’en va acheter Libération. Il n’est pas
déçu : il trouve un quotidien plus acquis au néolibéralisme que celui d’Edwy Plenel et Jean-Marie
Colombani.
Qu’on en juge plutôt. Le point de vue des différents articles sur l’Argentine, et de l’éditorial de
Jacques Amalric en particulier, est parfaitement clair : c’est celui de Domingo Cavallo, le
ministre de l’économie démissionnaire, l’apôtre du FMI qui a allumé involontairement le feu aux
poudres en Argentine. Ce sont d’ailleurs ses arguments qui sont repris par le journal : le mal
viendrait des gouverneurs de province péronistes, accusés par Cavallo de « ne pas faire assez
d’efforts » pour réduire les dépenses publiques, et de la CGT, très puissante en Argentine, qui
a appelé à la grève générale. La description que fait le correspondant de Libération, Francis Huertas,
des révoltes et des pillages vient illustrer les menaces de Cavallo, comme pour lui donner raison a
posteriori. « C’est cela [les réformes du FMI] ou le chaos » répétait celui-ci ; et
dans son reportage, Francis Huertas évoque ce « groupe d’excités » qui proteste devant le
ministère de l’économie, ainsi que ce jeune de vingt-cinq ans qui crie : « Les gens doivent
venir ! C’est notre jour ! Il faut avoir la peau de ce fils de p… de De la Rua. » Alors
qu’il n’évoque qu’une fois, rapidement, la répression policière, le reporter donne une place démesurée
à cette agitation, et juge nécessaire d’écrire que « toutes les émeutes ne sont pas dues à la
faim, ou au ressentiment des 14 millions de pauvres que compte le pays. Certains épisodes furent
orchestrés par des militants politiques de l’opposition, qu’elle soit péroniste ou extrémiste. »
En somme, le journal auquel Sartre donna le nom de Libération ne s’émeut nullement aujourd’hui qu’un
peuple cherche à se réapproprier son destin, que surgisse une contestation populaire. Et quand cette
opposition se traduit politiquement, il ne voit là qu’« agitation » et
« extrémisme » ; les causes légitimes du soulèvement sont systématiquement soupçonnées
ou minorées.
Dans son éditorial aussi, Jacques Amalric nous offre un bon exemple de ce qu’est devenu le quotidien
de Serge July : « Le navire argentin est aujourd’hui menacé de naufrage. Réduire à une
débâcle monétaire et financière l’explication de la crise qui fait trembler l’Argentine et a renversé
son Président serait faire preuve d’un immense optimisme. Les racines du mal sont plus profondes, même
si on peut épiloguer longtemps sur la prétentieuse et dangereuse équivalence peso-dollar, sur les
“méfaits” du FMI ou sur la foi libérale du ministre de l’Économie démissionnaire, Domingo Cavallo, le
héros du faux redressement des années 90 devenu la brebis galeuse des années 2000. » Audacieuse
déclaration, donc : il y aurait des causes plus sérieuses, plus « profondes », que la
politique néolibérale pratiquée en Argentine ? Évoquer le FMI et ses « méfaits », ce
serait « épiloguer » longuement ? On s’attend alors, au moins, à un développement sur
une société gangrenée par des années de dictature, par la corruption. Mais ce n’est pas cela qui
vient : « L’argentine, en fait, n’a jamais su s’adapter aux temps industriels, alors qu’elle
en avait tous les moyens. » Oui, vous avez bien lu : elle n’a pas su « s’adapter ».
Et Amalric de poursuivre : « D’où son incapacité à entrer dans la seconde moitié du XXe
siècle, car le maintien d’acquis sociaux conséquents est difficilement compatible avec la stagnation
industrielle. Il serait plutôt, dans ce cas, cause de faillite. »
Faut-il commenter ? Amalric concède que Cavallo et le FMI n’ont pas tout juste pour pouvoir mieux
suggérer, ensuite, qu’ils sont loin d’avoir tout faux ! D’ailleurs, nulle part dans ce dossier ne
sont développées les causes dénoncées par Libération, comme on l’aurait attendu après une telle
diatribe : péronistes et syndicats, pourtant chargés de tous les maux, sont à peine évoqués.
Aucun article ne leur est consacré. En revanche, la dénégation de Jacques Amalric est lourdement
appuyée par un entretien avec un professeur d’université américain à Washington, Louis Goodman, qui
inflige au lecteur un cours de morale économique bien laborieux : oui, l’Argentine a été un bon
élève du FMI, mais si elle vient de sombrer, c’est qu’elle est reprise par ses vieux démons… Selon
lui, en effet, la période Menem « ne fut qu’une pause dans la dégradation. Les tendances
profondes du pays n’ont pas disparu. Les politiques budgétaires n’ont pas été suffisamment réformées,
l’initiative privée n’a pas été assez dynamique. » Et l’on retrouve, presque mot pour mot,
l’argumentaire d’Amalric dans la bouche de Goodman : « On ne peut pas présenter les choses
ainsi [dire que le FMI partage la responsabilité de la crise]. Le rôle joué par le FMI n’est qu’une
toute petite partie du problème. Le problème de fond, c’est que ce pays n’a pas été capable d’évoluer,
et qu’il a pourtant essayé de maintenir un niveau de vie assez élevé en le finançant par l’endettement
externe. » En somme, comme on nous le dit souvent pour la France, si les mesures qui devaient
résoudre les problèmes ne les ont pas résolus, malgré les sacrifices consentis, ce n’est pas que ces
mesures étaient mauvaises, c’est qu’on n’est pas allé assez loin ! Décidément, les économistes
néolibéraux ne valent pas mieux que les médecins de Molière : ce qu’il faut, c’est toujours
purger le malade de ses humeurs, de son sang. Et après, de s’étonner que le malade dépérisse…
Les métaphores d’Amalric et de Goodman parlent d’ailleurs d’elles-mêmes : pays en
« faillite », anémique, « navire » en détresse, l’Argentine et son économie sont
les seules incriminées. Comme si on pouvait comparer sans difficultés un pays à une entreprise. Comme
si l’environnement de « l’entreprise » Argentine ne jouait pas un rôle… Comme si le bateau
n’avait pas de constructeur, pas de pilote, pas de feuille de route.
A ce propos, le vendredi 21 décembre 2001 au matin, on pouvait entendre dans la bouche de Dominique
Bromberger, sur France Inter, la même image. Tel un improbable Titanic, le navire argentin sombrait et
seul le passé de ce pays était en cause. Il payait désormais les années d’opulence. Et c’était
« le chaos », bien mérité. Au travers de son étonnante emphase, c’était une belle tragédie,
qu’il convenait de regarder et d’écouter sagement, de loin, pour en tirer la « bonne »
morale, pour se jurer de ne pas faire pareil, de ne pas jouer aux enfants capricieux, irresponsables,
et bien gentiment nous « adapter ». Le cas de la France était dans tous les esprits, ces
jours-là. Les commentateurs, omettant le rôle déterminant du FMI, de la parité peso-dollars,
stigmatisaient cette « rage conservatrice » des Argentins, rage parfaitement imaginaire,
ici comme là-bas, accusation d’autant plus incroyable que les argentins n’ont pas cessé de faire des
sacrifices, ces dernières années, comme les Français d’ailleurs, et que leur misère nous sautait aux
yeux. Sans parler de cette idée du passé, qui serait comme un poids, comme un fardeau écrasant le
pays ; nous en sommes donc là : pour les barbares qui font aujourd’hui l’opinion, le passé
est une chaîne odieuse, parfaitement néfaste, qui ne peut que freiner, qu’il convient de briser.
Faut-il rappeler que c’est le propre de tous les totalitarismes de vouloir justement faire « du
passé table rase » ?
Quoi qu’il en soit, cet exemplaire de Libération est éloquent : le journal de Serge July
est du côté des puissants. Que l’on prenne bien la mesure de l’affront : pendant une révolte
populaire, ô combien justifiée, ce quotidien a choisi d’adopter le point de vue d’un ministre de
l’économie honni, corrompu. Il fallait quand même l’oser. Choisir la révolution du FMI contre les
timides revendications du peuple.
Ainsi, on ne peut même pas faire le plaisir à ce journal de dire qu’il se méfie des révolutions,
comme la fin de l’éditorial d’Amalric peut le laisser entendre (« Demain, la banqueroute, et un
pouvoir qui est à prendre puisqu’il est dans la rue »). Ce n’est même pas cela. C’est bien pire.
Ici, le peuple n’a cherché qu’à vivre, qu’à survivre ! Contre la démocratie, contre le peuple,
en préférant suivre les leçons d’un gourou de l’économie, Libération a donc choisi la révolution
capitaliste, néolibérale. Même s’il ne s’en vante pas explicitement, il l’a choisie, au moins comme
« moindre mal ». Rappelons-nous : c’est précisément cela, la collaboration. Quand il
aurait fallu dire non, trouver des excuses pour dire oui.
Jean-Baptiste
[ Aller au sommaire ]
[ Sommaire développé ]
Dernière mise à jour : 28.01.2002
http://www.autonomie.org/messages/020128.htm
nous
écrire : autonom@autonomie.org
|