Pierre Bourdieu, les médias et nous
Message du 08.02.2002
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Autonomie, comme tous, a été frappé par le décès prématuré de Pierre Bourdieu. Le site étant né de la
campagne qui s'est déchaînée en 1998 contre lui, nous avons hésité à lui rendre hommage. Quels mots
dire ? Pour ajouter quoi ? Et puis, pour travailler sur les problèmes de l'éducation
actuellement, nous prenons conscience à quel point son héritage est complexe, à quel point il est
malvenu de lui tresser des lauriers ou des épines trop vite. Enfin, est venu le communiqué de
l'Acrimed, qui exprime parfaitement ce que nous ressentons. Nous nous permettons donc, avec
l'autorisation de cette association, de le reproduire ci-dessous et d'en remercier les auteurs.
Peut-être pourrait-on mentionner seulement, avant de leur céder la parole, une autre critique qui
fut faite à Pierre Bourdieu, une critique facile qui a la vie dure (Le Monde du 25 janvier par
exemple), celle de s'être impliqué politiquement, d'avoir essayé de tisser des passerelles, ces
dernières années, entre son œuvre théorique et ses engagements. Comme si, dès le début, de telles
passerelles n'avaient pas existé... Voilà qui ne doit pas tromper : la différence, en fait,
c'est que son engagement des années 60 et 70 a été en grande partie récupéré par le capitalisme,
qu'il correspond maintenant - en apparence - à une certaine doxa, médiatique, "militante",
et qu'il ne dérange plus autant, là où son engagement des années 90 n'est pas aussi aisément
récupérable, où il gêne encore.
Ses travaux sur l'école, sur la reproduction des élites par exemple, ou sur la culture sont
aujourd'hui cités par tout un chacun, appauvris et déformés la plupart du temps, et mis au service de
la destruction de l'école, ou au service de la "culture jeune", entre autres. Voilà ce qu'on aimerait
entendre plus souvent. Il ne s'agit pas de jeter la pierre à Bourdieu : ce n'est pas lui qui est
en cause, évidemment - ou alors à travers quelques maladresses, peut-être - mais ceux qui le mettent
un peu trop vite dans leur poche. Ils prolifèrent dans les médias. Leur hommage est une plaie
terrible à laver.
Aussi une chronique comme celle de Bertrand Poirot-Delpech, dans Le Monde daté du mercredi 6 février,
console un peu. (1) C'est un appel à la résistance dans l'Education nationale, cette cause
étonnamment peu médiatisée, malgré les apparences, cette cause avec laquelle sympathisait encore
Pierre Bourdieu, même si elle ne se pose plus du tout dans les mêmes termes qu'en 1964. Voilà, à
notre sens, la meilleure façon d'être fidèle à l'espoir suscité par Bourdieu : n'être la dupe
d'aucune imposture, même celle qui utilise vos outils pour mieux en trahir l'esprit.
Bien à vous,
J.Baptiste pour Autonomie
(1) "Appel à la désobéissance", par Bertrand Poirot-Delpech :
http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3232--261409-,00.html
Retrouver ce message sur le site :
"Pierre Bourdieu, les médias et nous"
http://www.autonomie.org/messages/020208.htm
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Pierre Bourdieu et nous
- Communiqué d'Acrimed -
Lundi 28 janvier 2002
Pierre Bourdieu avait soutenu, dès 1996, la constitution de notre association et approuvait, sans y
participer, son activité. De son côté, Acrimed a trouvé dans l'œuvre de Pierre Bourdieu une de ses
sources d'inspiration.
Une référence qui, sans être exclusive, était et reste décisive pour comprendre le milieu du
journalisme et des médias, dès lors que l'on considère l'ensemble du travail théorique de Pierre
Bourdieu et pas seulement ses rares interventions directes sur le sujet (comme le pensent les
journalistes pressés d'en découdre sans comprendre).
L'œuvre de Pierre Bourdieu mérite un débat à sa mesure : un débat sans déférence - ainsi qu'il
le souhaitait lui-même. Sans déférence, mais non sans admiration pour l'ampleur de son œuvre.
Pourtant c'est encore trop demander à quelques éditorialistes qui occupent des positions dominantes
dans les médias et qui, depuis quelques années, ont fabriqué de toutes pièces un personnage
médiatique sans grand rapport avec l'homme et le penseur. Et c'est parce qu'ils ont construit un
Bourdieu à leur mesure, c'est-à-dire à leur image, qu'ils peuvent croire en triompher par des
critiques superficielles, quand elles ne sont pas venimeuses. Cela leur suffit pour se donner
l'illusion de "se payer Bourdieu".
Il faut dire que, parmi les motifs de cet acharnement médiatique, figure en bonne place le crime le
plus grave que puissent concevoir les puissances éditoriales, à savoir le crime de lèse-journalisme.
Pierre Bourdieu avait préféré s'abstenir de répondre à la véritable campagne médiatique dont il avait
été l'objet et qui avait culminé en 1998. Comment ne pas l'approuver ? Toute réponse n'aurait
fait que relancer la machine à débats médiatiquement orchestrés dans lesquels quelques éditorialistes
jugent, arbitrent, tranchent par un abus de pouvoir dont ils n'ont même pas toujours conscience.
N'a-t-on pas vu se répandre dans nombre d'émissions de radio et de télévision tel philosophe
médiatique qui dénonçait la médiatisation, jugée par lui excessive, du sociologue, confondant
"intellectuel médiatique" et penseur esquinté par les médias.
Si Pierre Bourdieu intervenait peu dans les médias, ses rares apparitions donnaient lieu à des
polémiques violentes et à sens unique sans doute parce qu'il était, en ce domaine comme en d'autres,
sans concession dans sa dénonciation de la nomenklatura médiatique et de ceux qu'il appelait
joliment les fast thinkers. Dans l'univers des médias, le film de Pierre Carles -
La sociologie est un sport de combat - fait exception et constitue une approche indirecte mais
appropriée de l'œuvre parce que, modestement et sans commentaires superflus, il se borne à laisser la
parole au sociologue afin que chacun puisse juger sur pièces.
Comme ce fut le cas avec Sartre, Foucault et quelques autres, la mort de Pierre Bourdieu est l'objet
d'un traitement médiatique qui est parfaitement révélateur des rapports entre les médias et les
œuvres de la culture. Plus exactement : entre les médias et les auteurs des œuvres de culture.
Conformément aux objectifs de notre association, nous nous interrogerons sur ce que les "réactions"
- comme on dit - à la mort de Pierre Bourdieu révèlent du fonctionnement des médias : une façon
modeste de lui rendre hommage.
Action-Critique-Médias (Acrimed) :
http://www.samizdat.net/acrimed/
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Dernière mise à jour : 26.10.2002
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