les communiqués d'

 


Nouveaux horaires et programmes de français
à l'école primaire


Escamotage et poudre aux yeux


Message du 19.03.2002
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Jack Lang l'affirme : « c'est une évidence absolue : l'accès au français et sa maîtrise doivent même être l'obsession permanente de tous. » Il ajoute : « il faut réhabiliter les gammes, c'est-à-dire l'apprentissage du vocabulaire et de la grammaire ; les programmes le font. »

Les journaux le confirment : « la langue française » est la « priorité des priorités », lit-on et entend-on un peu partout depuis janvier. « Les nouveaux programmes du primaire qui s'appliqueront à la prochaine rentrée mettront davantage l'accent sur la maîtrise du français » déclarait par exemple l'AFP, le 20 février 2002 dans sa dépêche de 14 heures 22.

Or, il n'en est rien. Les propos du ministre ne sont qu’un rideau de fumée destiné à dissimuler une réalité fâcheuse, dans un contexte électoral lui-même fâcheux.


Sous la plage : les pavés et le bitume.

Quelle est donc cette réalité ? Le bulletin officiel de l'Éducation nationale du 14 février 2002 (HS n°1) nous la révèle pourtant : l'horaire de « l'observation réfléchie de la langue française (grammaire, conjugaison, orthographe, vocabulaire) » sera désormais de deux heures hebdomadaires maximum pour le cycle 3, le « cycle des approfondissements » (CE2, CM1, CM2). Et cela, alors que tout instituteur consciencieux vous dira qu'il faut au minimum une heure par jour pour faire ces activités de façon structurée et structurante.

Le sujet peut paraître complexe, mais l'enjeu est de taille : il s'agit bel et bien de la possibilité ou non, pour les Français de demain, d'accéder à une maîtrise correcte de leur langue, sans laquelle il n'y a pas de compréhension, de réflexion et de communication possibles. A l'heure où le ministère ne cesse d'en appeler, par pages de publicité interposées, à une école du « respect », n'est-on pas en doit d'attendre de l'Etat qu'il fasse preuve lui aussi, à son tour, d'un peu de respect à l'égard des Français et de leurs enfants, à l'égard des citoyens présents et à venir ? Ce n'est pourtant pas le cas. Le ministère sait l'étendue du désastre et ne nous propose que des leurres.


Jack Lang, maître illusionniste

Mais comment un tel mensonge a pu passer inaperçu ? La raison en est simple : le tableau présenté par le ministère pour le 3e cycle réalise un tour de passe-passe dont personne dans la presse ne s’est avisé.

- D'un côté, pour la première fois, le bulletin officiel affiche le nombre d'heures consacrées à l'apprentissage méthodique de la langue française (« grammaire, conjugaison, orthographe, vocabulaire »). On ne pourrait que s'en féliciter, si ce nombre ne représentait, dans les faits, une baisse impressionnante, aux proportions hélas inédites. Jusqu'alors, en effet, les enfants du 3e cycle avaient généralement droit à quatre ou cinq heures hebdomadaires au moins de cours méthodiques de français. (1) Ils n’en auront désormais que deux heures au plus.

- D'un autre côté, pour la première fois depuis longtemps, le bulletin officiel laisse croire que le nombre total d'heures consacrées à l'apprentissage de la langue augmente, puisqu'une rubrique « langue française, éducation littéraire et humaine » apparaît, au volume horaire de douze heures ; et que, par ailleurs, un encadré nous explique la « maîtrise du langage et de la langue française » représentera « 13 heures réparties dans tous les champs disciplinaires dont 2 heures quotidiennes pour des activités de lecture et d'écriture ». Une telle insistance sur la « langue française » devrait pourtant mettre la puce à l'oreille. Il suffit de comparer les tableaux produits par le ministère depuis un an, et ceux que l'on pouvait lire de 1923 à 1995, pour constater que la clarté et la simplicité qui avait cours il y a peu de temps encore laisse place désormais à un écheveau de rubriques et de sous-rubriques, de fourchettes horaires et de domaines « transversaux ». Voudrait-on noyer le poisson qu'on ne s'y prendrait pas autrement. (2)

Or, que trouve-t-on, dans ces douze heures de « langue française, éducation littéraire et humaine » ? On y propose non seulement l'enseignement de la « littérature », mais aussi celui de l'histoire et de la géographie, sans oublier celui de la « vie collective » (organisation d'un débat), et l'apprentissage d'une « langue étrangère ou régionale » (toujours dans la rubrique « langue française, éducation littéraire et humaine », rappelons-le). Au final, à la rentrée 2002, et pour les trois dernières années du primaire, il n'y aura plus qu’un volume horaire de six heures à sept heures, selon les classes, consacré vraiment au français, contre huit à neuf heures ces dernières années – ce qui représentait déjà une régression par rapport aux années 60.

Mieux encore : les « 13 heures réparties dans tous les champs disciplinaires » consacrées à la « maîtrise du langage et de la langue française » constituent une véritable nouveauté. Outre le flou volontaire dans l'emploi des mots (confusion savamment orchestrée entre l'apprentissage de la « langue française » proprement dite et celui du « langage », qui peut inclure une langue régionale ou étrangère, mais aussi le « langage » artistique, qui n'est un langage que par métaphore), les nouveaux programmes officiels du 3e cycle consacrent le triomphe de la vieille idée de « transversalité ». On devra désormais faire un peu de français dans toutes les disciplines. Le français est « aujourd'hui » une « discipline carrefour » ! Mais que faisait-on jusqu'alors ? Aucun instituteur n'avait donc eu l'idée de faire des dictées à la fin d'une leçon d'histoire ? Les énoncés des problèmes de mathématiques étaient donc rédigés dans une langue étrangère ? Décidément, le ministère a choisi le passage en force. Et tant qu'à se moquer de la France entière, mieux vaut une grosse ficelle.

Rappelons donc cette évidence : l'illettrisme des petits collégiens ne peut être combattu que par un enseignement méthodique, doté d'un volume horaire conséquent. Comment apprendre les règles nécessaires à la maîtrise d'une langue sans lui consacrer un peu de temps spécifique, en effet ? Et comment éviter le survol, si on dilue les apprentissages fondamentaux, comme les nouveaux programmes y invitent ? Seuls des non professionnels peuvent s'enthousiasmer pour une telle idée – des responsables de l'Éducation nationale ou des « spécialistes des sciences de l'éducation » qui ne fréquentent pas les salles de classe, et qui peuvent compléter à la maison les cours que leurs enfants n'ont pas vraiment reçus à l'école.

Lors de sa conférence de presse du 20 février 2002, le Ministre de l'Éducation nationale a étrangement rappelé qu'il fallait abandonner définitivement, pour ceux qui la pratiqueraient encore, la méthode de lecture dite « globale ». Pourtant, c'est l'esprit même de cette méthode – qui a échoué dans le cycle des « apprentissages fondamentaux » de l'école primaire (CP, CE1) – qu'il préconise désormais dans le cycle des « approfondissements » (CE2, CM1 et CM2). Après l'enseignement « global » ou « semi global » de la lecture et de l'écriture, voici l'enseignement « transversal » ou « semi transversal » de la grammaire, où tout s'apprendrait par imprégnation, intuitivement.

Faudra-t-il attendre trente ans, là aussi, pour qu'on en dénonce les ravages ? (3)


La « révolution culturelle » de MM. Lang et Jospin

Alors, bien entendu, on pourra se réjouir de la très légère augmentation de l’horaire de français au cycle 2, ou de l’abandon affiché de la méthode « globale ». Mais on est bien loin des quinze heures consacrées encore en 1968 à l’apprentissage de la langue, au CP. Le Ministère se contente de surfer sur les vagues, qui sont souvent contradictoires, et pendant qu’il fait mine de céder sur un front, il lance une offensive sur un autre. Et comme aucun journaliste n’est à la fois suffisamment spécialisé et indépendant pour le constater et s'en offusquer, cela se passe dans l’indifférence la plus complète.

Et pourtant, c’est toujours le même esprit qui est à l'œuvre dans les « réformes » de l’Éducation nationale, de l’école primaire au lycée et au supérieur : que ce soit le cours « inductif » (où l’élève « construit lui-même son propre savoir » : loi d’orientation de Jospin, juillet 1989), ou l’apprentissage « global » ou « semi-global » de la lecture et de l’écriture (depuis les années 1970) ou encore l’acquisition « transversale » des connaissances, resservie par M. Lang, c'est le même refus d'imposer le code, la règle, qu’elle soit syllabique, grammaticale ou autre ; c’est le même refus de s'occuper vraiment des contenus, toujours suspectés d’élitisme, de conservatisme, d’entrave à la libre expression de l’enfant… Et c'est la même façon, sournoise, de transmettre quand même quelque chose, une règle et des contenus, quoi qu'il en soit ; mais de moins en moins une règle et des contenus qui profitent à l'élève, qui permettent d'accéder à l'universel – sauf pour ceux qui peuvent les saisir malgré tout, malgré les efforts de l’institution pour les diluer voire les dissimuler – et de plus en plus les seuls valeurs, savoir-faire et « savoir-être » prétendument utiles à la société – savoir à peu près écrire une lettre, savoir être docile ou insolent quand on l'attend de vous, savoir identifier des « compétences » et des « objectifs » puis négocier pour faire croire qu’on possède les premiers et qu’on a atteint les seconds, croire qu’on est « autonome » quand on ne l’est précisément plus… En somme, des valeurs managériales, comportementales, et les seules règles de la mauvaise foi, de la loi du plus fort et de l’argent.

C’est donc bien une révolution culturelle qui se produit actuellement dans l’Éducation nationale, chaque jour plus ouvertement et brutalement, mais ce n’est pas celle dont les camarades de Lionel Jospin pouvaient rêver il y a trente ans : c’est celle de l’entreprise, du néolibéralisme. Aujourd’hui, l’école est d’une violence inouïe, d’autant plus grande qu’elle est diffuse : l’autorité du savoir est presque entièrement dissoute, l’héritage de l’humanité est de moins en moins transmis, et il se développe à la place, à travers les tartuferies « citoyennes » et une multitude de techniques ou de gadgets prétendument « pédagogiques », une véritable science de la direction des esprits, du contrôle social. A l’image de nos sociétés dites développées, l’école produit désormais de l’ignorance et de la solitude, à une échelle folle.

Puissent les professeurs, les parents d'élèves et les citoyens en prendre pleinement conscience, et trouver là matière à se révolter, le plus vite possible – car ce qui se joue là se joue partout dans le monde. Et il sera peut-être bientôt trop tard : ce sont des individus sans langage propre, sans esprit critique et sans mémoire que l’on « forme », aujourd’hui déjà, dans un grand nombre d’établissements. (4)

Jean-Baptiste


(1) Ce chiffre n’est présent dans aucun bulletin officiel, mais, en 1985 par exemple, il était courant de dire qu’il fallait au moins, au cycle 3, deux heures de cours de grammaire, une heure de conjugaison et deux heures d’orthographe ; ainsi que trois ou quatre heures de lecture et d’expression écrite. Interrogez tout instituteur expérimenté et soucieux des élèves, il vous le confirmera. Peut-être ajoutera-t-il qu’auparavant on négligeait la lecture, peut-être souhaitera-t-il « dédramatiser », mais il ne niera pas ce fait.

(2) On pourra trouver ces tableaux et leurs références sur le site de Sauver les lettres :
http://www.sauv.net/prim_horaires.htm
A propos des horaires de français dans le primaire, on lira avec profit l'analyse suivante, qui porte sur les réformes précédentes, et montre que la tendance à la baisse n'est pas récente :
http://www.sauv.net/refprim.htm

(3) Faut-il le préciser ? On n’apprend pas le français au « détour » d’une leçon de mathématiques : on peut y réviser la leçon de la veille, mais on n’y apprend rien de nouveau, au risque de semer la confusion dans la tête de l’élève. Une telle négligence dans la « théorisation » de l’enseignement en dit long sur les vraies préoccupations de cette « réforme ».

(4) Une table-ronde de la résistance pour l'école se tiendra à la Sorbonne le 6 avril 2002, à 14 heures, amphithéâtre Cauchy. Vous êtes invité à y participer, et à faire savoir autour de vous qu’il existe des professeurs qui résistent activement. L’invitation à cette conférence-débat :
http://www.sauv.net/invit06.php


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Bibliothèque de liens sommaire :


Projet de réforme pour le primaire (été 2001, cycle 3), un modèle de propagande :
ftp://ftp2.sauv.net/sauv/textes/prim-Cycle-3.pdf

Nouveaux programmes et nouveaux horaires (BO HS n°1 du 14 février 2002) :
http://www.education.gouv.fr/bo/2002/hs1/

Dossier de presse du Ministère (20 février 2002), soigneusement reproduit par les médias :
http://www.education.gouv.fr/presse/2002/programme/ecoledp.htm

Le site de Sauver les lettres (le contre-poison, aussi complet que possible) :
http://www.sauv.net

Extraits des entretiens Friedland (la véritable idéologie de la « réforme », à ciel ouvert pour une fois) :
http://www.sauv.net/friedland.php

« Ne plus apprendre à lire, écrire, compter », pétition sur les nouveaux « programmes » du primaire :
http://www.sauv.net/prima



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Dernière mise à jour : 29.10.2002
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