les communiqués d'

 


Seule la peur




Message du 05.05.2002
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Ayez peur. Tel est le message que se sont efforcés de faire passer, depuis le premier tour des élections présidentielles, les journalistes, intellectuels et hommes politiques qui dominent le paysage médiatique en France. Il faut reconnaître qu’ils y sont assez bien parvenus. Pendant quinze jours, la France entière qui s’attendait à voir progresser « l’extrême-gauche » a tremblé devant les résultats du Front national, a vécu dans la perspective paralysante d’une possible victoire de M. Le Pen. Il ne fut plus question que du « séisme » du 21 avril 2002. Et ce fut la chasse à l’abstentionniste, à l’électeur dispersé, voire au petit candidat, comme osa le faire par exemple M. Charpak, prix Nobel de Physique, à l’antenne de France Inter, le mercredi 24 avril. Quelles belles leçons de démocratie nous avons reçues ces quinze derniers jours ! Tous ceux qui n’avaient pas bien voté, qui n’avaient pas voté M. Jospin, ou à la rigueur M. Mamère ou M. Hue, furent priés de faire amende honorable – avant de se ranger sous la bannière de M. Chirac. Après une campagne plus que jamais tendue vers le second tour, et alors que les urnes exprimèrent justement le rejet de cette bipolarisation croissante du champ politique, on osa traquer le vote futile, le soumettre à la question, et on tenta, par tous les moyens, de culpabiliser l’électeur « irresponsable ». Du moins avait-il une chance de rachat : il pouvait voter Chirac.

Il y avait pourtant des raisons de ne pas avoir peur. De même qu’il était possible de ne pas stigmatiser tous ceux qui souhaitaient s’abstenir, voter blanc ou nul pour le second tour, de ne pas les matraquer. Cela aurait peut-être été plus efficace, d’ailleurs. Quiconque avait réussi l’exploit de ne pas se focaliser sur les pourcentages, après avoir échappé aux sondages, pouvait constater qu’il était très discutable d’évoquer une « percée » de l’extrême-droite, qu’il y avait seulement une certaine stabilité de son électorat dans un contexte d’effondrement des partis traditionnels et de forte abstention. Les chiffres sont éloquents. M. de Villiers et M. Pasqua étant absents de l’élection, MM. Le Pen et Mégret pouvaient faire le plein de voix, se partager les presque 1 500 000 suffrages exprimés pour M. de Villiers en 1995. Un demi million de voix leur manquèrent cependant le 21 avril, et se partagèrent probablement entre Mme Boutin et M. Chevènement. Quant à la gauche, il fallait être aveuglé, comme une large partie des journalistes du Monde, ou comme des militants ou des sympathisants du Parti socialiste, pour essayer de démontrer que la faute du « séisme » revenait à M. Chevènement, voire à Mme Taubira. On peut éventuellement compâtir avec M. Jospin, mais – faut-il le préciser ? – son résultat fut la conséquence logique, et plutôt rassurante finalement, de sa politique et de sa stratégie. Ce n’est tout de même pas un hasard si tous les candidats dits « de gauche » ont souhaité se démarquer de lui pendant la campagne électorale, et de façon très nette ! Non seulement sa stratégie et sa politique de gouvernement mais aussi sa campagne pour la présidentielle permettaient d’imaginer un tel revers. On ne fait pas impunément une politique sociale-démocrate, digne d’un Valéry Giscard d’Estaing, quand on se présente comme candidat de la gauche.

Il y a donc eu un mensonge derrière certaines façons d’appeler à voter Chirac au second tour – celle de M. Lang, voire de M. Mélenchon par exemple. Même si ce vote était compréhensible, même s’il était probablement souhaitable, les arguments avancés n’étaient pas recevables le plus souvent. L’idée du « référendum contre Le Pen » par exemple fut assez stupide. Qu’on le veuille ou non, il s’agissait bel et bien de choisir entre deux hommes. Et même si la gauche essaiera de le lui faire payer, M. Chirac ne manquera pas, d’une façon ou d’une autre, de se réclamer d’une majorité de Français, de présenter son élection comme légitime. Et ce, quel que soit le résultat obtenu. Alors ? À qui profitent cette peur et ce matraquage ? Ce front sacré derrière Chirac n’aura servi qu’à conforter encore le front des abstentionnistes et à donner le change à certains électeurs, à entretenir l’illusion d’une république soudée, d’une démocratie voire d’une « gauche plurielle » pas si mal en point, alors même que tout prouve le contraire, alors que la contestation de l’ordre néolibéral européen n’a jamais été aussi large.

Mais ce n’est pas la première fois qu’on cherche à nous manipuler par la peur. Ce climat d’entre les deux tours en rappelle un autre : celui de l’après 11 septembre 2001. Cette comparaison, qu’on a vu fleurir un peu partout, est loin d’être inintéressante. Quelque chose s’est rejoué en effet, à l’échelle nationale, de ce qui s’est joué l’automne dernier, dans les pays « occidentaux ». Il faut en tirer les leçons, car il n’y a aucune raison pour que ça ne se reproduise pas de plus en plus souvent. Une nouvelle fois, on a attisé les peurs, au lieu de les ramener à de justes proportions. Une nouvelle fois, on les a instrumentalisées, au lieu d’en chercher vraiment les causes. Une nouvelle fois, on a clivé le débat autour d’une fausse opposition, pour mieux en exclure les prises de positions plus complexes, plus riches, plus critiques. M. Le Pen joue ici le rôle de Ben Laden pour MM. Chirac et Jospin et pour le « social-libéralisme » en général : il permet de museler une contestation montante, de renvoyer dos à dos les « extrémistes » de tous bords, et de resserrer les rangs derrière des hommes et des structures de plus en plus critiqués. D’ailleurs, comme Oussama Ben Laden, M. Le Pen est le produit du « système » qu’il dénonce : il sert depuis vingt ans les intérêts du Parti socialiste, en rognant sur les résultats de la droite traditionnelle et en imposant des triangulaires au second tour des législatives ; il sert désormais les intérêts de la droite aussi, en excluant au premier tour des présidentielles une gauche qui ne réussit pas à s’unir. Bref, il est l’ennemi dont ceux qui gouvernent ont besoin pour se maintenir, au risque de le faire croître encore. Et ce n’est pas forcément une stratégie délibérée : le piège n’a pas besoin d’être voulu pour fonctionner.

C’est pourquoi l’hallali lancé contre tous ceux qui n’ont pas appelé à voter Chirac a quelque chose d’odieux, et d’extrêmement dangereux. Ils sont nombreux à appauvrir aujourd’hui l’offre politique en France, qui expriment la même haine pour les deux « extrêmes » – le racisme du Front national et la lutte de classes des « trotskistes » – comme si l’écrasement du travail par le capital était une vue de l’esprit, une imposture comme le racisme. Dénoncer l’oppression et en rechercher les causes seraient dans tous les cas condamnables ? D’ailleurs, même quand ils se penchent sur la gauche radicale, ces gens préfèrent encore certains ennemis à d’autres : ils se réfèrent tous à Arlette Laguiller, si possible réduite à une caricature d’elle-même, un peu moins à Olivier Besancenot, plus difficile à moquer, et très peu à Daniel Gluckstein, qui a le tort de ne pas en appeler au grand soir mais à la « reconquête de la démocratie ». Cela n’empêche pas André Glucksmann, dans Le Monde daté du jeudi 2 mai, d’oser l’analogie avec le terrorisme : « Le vote extrémiste est un vote kamikaze. Il ne s’encombre pas de réforme et de programme, il se soucie peu de crédibilité, il se réclame d’un ras-le-bol intégral. » Et plus loin : « à l’extrême droite comme à l’extrême gauche, il ne s'agit pas de construire un avenir, mais de détruire le présent, soit, en termes galants, de se “libérer” (du monde et des réalités). Le vote kamikaze se moque du vote, il explose volontiers en plein vol. Demain, une grande part de l’extrême gauche s’abstiendra sans souci d’avantager l’extrême droite car plus tôt le “système” vole en éclat, mieux “ça ira”. » Voilà en quelque sorte l’opinion dominante de la « gauche plurielle », de la gauche « responsable », sur le vote de millions d’électeurs. Qu’importe s’il y a là quelques mensonges ou procès d’intention. Qu’importe aussi si l’on révèle son indifférence vis-à-vis de ces pans entiers de la société qui se prolétarisent. L’essentiel est de rester modéré.

Si la gauche est à reconstruire, ce n’est donc pas avec ces gens-là – et ils sont encore nombreux – qui ne travaillent qu’à faire peur, à désespérer ou à créer de faux espoirs. Ce n’est pas non plus avec Libération ou Le Monde, qui ont choisi leur camp. Le moment n’est pas loin où l’on accusera tous ceux qui s’opposent à la politique de la droite de M. Chirac et de la gauche de MM. Mitterrand et Jospin, ceux qui s’opposent à l’Europe de Maastricht par exemple, de faire le jeu de M. Le Pen. Certains ont déjà commencé, comme Alain Touraine dans Le Monde daté du 24 avril, comme M. Juppé dans celui du 4 mai. C’est cette intimidation et cette bipolarisation de la vie politique qu’il faut refuser. Un autre monde est possible. Il est même nécessaire. Et seule la peur peut nous arrêter.

Jean-Baptiste pour Autonomie



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Dernière mise à jour : 17.05.2002
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