Impasse Adam Smith, et passage Michéa
Message du 05.01.2003
J.Baptiste
Extrait d’Impasse Adam Smith (préface). Il n’existe, à mon sens, qu’une seule possibilité de développer de façon intégralement cohérente l’axiomatique ambiguë des Lumières : c’est l’individualisme libéral. Et la traduction politique, elle-même la plus radicale et la plus logique de ce dernier, se trouve dans le discours de l’Economie politique dont la Richesse des Nations d’Adam Smith représente la première version accomplie. Ceci revient à dire que ce qu’on appelle, de nos jours encore, la Gauche, s’abreuve exactement à la même source philosophique que le libéralisme moderne (et il n’y a, après tout, aucune absurdité de principe à soutenir que Turgot et Adam Smith étaient déjà, en leur temps, des hommes de Gauche). C’est l’existence de cette matrice originelle, commune à la pensée de Gauche et au Libéralisme des Lumières, qui explique, selon moi, les raisons qui ont conduit la première à valider l’esprit du second sur l’essentiel, quand bien même il lui est assez souvent arrivé (et il lui arrivera encore) de souhaiter l’amender (ou le réguler) sur tel ou tel point de détail particulier. Ces raisons ne tiennent donc pas d’abord à la psychologie singulière de la plupart des chefs de ce mouvement (leur amour caractéristique du pouvoir et le sens de la trahison qu’il implique). Elles sont fondamentalement « ontologiques », c’est-à-dire qu’elles tiennent à la nature de la Gauche elle-même. Envisagée sous cet angle, l’idée d’un « anti-capitalisme » de Gauche (ou d’Extrême Gauche) devrait apparaître aussi improbable que celle d’un catholicisme renouvelé, ou « refondé », qui ferait l’impasse sur la nature divine du Christ et l’immortalité de l’âme. Ce sont, par conséquent, les exigences mêmes d’un combat contre l’utopie libérale, et contre la société de classes renforcée qu’elle engendre inévitablement (j’entends simplement par là un type de société où la richesse et le pouvoir indécents des uns ont pour condition majeure l’exploitation et le mépris des autres), qui rendent à présent politiquement nécessaire une rupture radicale avec l’imaginaire intellectuel de la Gauche. Je comprends parfaitement que l’idée d’une telle rupture pose à beaucoup de graves problèmes psychologiques, car la Gauche, depuis le XIXe siècle, a surtout fonctionné comme une religion de remplacement (la religion du « Progrès ») ; et l’on sait bien que toutes les religions ont pour fonction première de conférer à leurs fidèles une identité, et de leur garantir la paix avec eux-mêmes. J’imagine même sans difficulté que de nombreux lecteurs tiendront cette manière d’opposer radicalement le projet philosophique du Socialisme originel et les différents programmes de la Gauche et de l’Extrême Gauche existantes pour un paradoxe inutile, voire pour une provocation aberrante et dangereuse, de nature à faire le jeu de tous les ennemis du genre humain. J’estime, au contraire, que cette manière de voir est la seule qui donne un sens logique au cycle d’échecs et de défaites historiques à répétition qui a marqué le siècle écoulé, et dont, visiblement, la compréhension demeure obscure pour beaucoup, dans l’étrange situation qui est aujourd’hui la nôtre. De toute façon, c’est à peu près la seule possibilité non explorée qui nous reste, si nous voulons réellement aider l’humanité à sortir, pendant qu’il en est encore temps, de l’impasse Adam Smith. Jean-Claude Michéa (écrit l'été 2002, publié aux éditions Climats). [ Aller au sommaire ] [ Sommaire développé ] Dernière mise à jour : 05.01.2003
|