les communiqués d'Autonomie



Impasse Adam Smith, et passage Michéa


Message du 05.01.2003



Pour bien commencer cette nouvelle année, j’aimerais vous signaler la parution du dernier livre de Jean-Claude Michéa : Impasse Adam Smith, aux éditions Climats – sous-titré brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche.

C’est un remontant extraordinaire. Et pourtant Michéa ne professe pas l’illusion : c’est par la seule vertu explicative de son analyse qu’il donne des forces. Il y a deux ans, nous avions déjà évoqué son livre précédent, L’Enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes. D'ailleurs, Impasse Adam Smith en est un peu la suite – il en complète et précise les notions – mais il n’exige pas de commencer par lui. Quoi qu’il en soit, la réflexion de cet auteur nous semble absolument indispensable aujourd’hui. Même si l’on pense pouvoir la nuancer, ou la discuter en partie, c’est assurément une pierre solide sur laquelle il faut aiguiser son esprit. De plus, nous y trouvons comme la confirmation du programme qu’Autonomie s’était fixé il y a quatre ans et quatre mois, par autodérision, conviction et provocation : « aider à la contre-révolution ». Face à la dynamique révolutionnaire du capitalisme, c’est toujours une nécessité.

Il est d’ailleurs comique de constater combien la grande presse, au lieu de saluer le livre de Michéa, a préféré dresser autour de lui un cordon sanitaire (Le Monde des livres du 22 novembre 2002) et promouvoir le livre de Lindenberg. Mais « préférer » n’est pas le mot : elle y était contrainte. Sa nature même la déterminait à faire cela, sans remarquer que, ce faisant, elle se trahissait mieux que d’ordinaire, et qu’elle invitait les esprits libres à chercher, sur les mêmes phénomènes, de meilleures analyses que celles du rédacteur d’Esprit, chez Michéa par exemple (comme Serge Halimi dans « Un débat intellectuel en trompe-l’œil », Le Monde Diplomatique, janvier 2003 – et alors que Michéa n’est pas tendre vis-à-vis de Bourdieu).

Pour vous faire entendre cette plume tant appréciée, en voici donc un extrait : la fin de la préface d’Impasse Adam Smith. Mais avant de vous laisser en sa compagnie, je vous souhaite à tous d’acquérir cette vision claire des enjeux de l'époque que possède Michéa, même si vous ne partagez pas toutes ses hypothèses. Une fois que l’on a compris qui nous sommes – et donc avec qui – tout va mieux. On peut faire à nouveau des projets. Et, même si le quotidien s’obstine à nous faire croire le contraire, l’on sait que normalement l’avenir nous appartient. Il faut seulement se convaincre que l’on se trouve dans une situation analogue à celle du XIXe siècle – la conscience de classe en moins, peut-être – et ne pas écouter ces oiseaux de mauvaise augure, uniquement soucieux de pouvoir, qui aiment à faire croire, par exemple, que « la gauche est minoritaire en France ». La Gauche, peut-être. Mais un véritable projet socialiste ne le sera jamais, nulle part dans le monde. Ils sont très rares, ceux qui ont plus à gagner qu’à perdre à défendre le statu quo capitaliste, cette révolution permanente. Et nous avons tous à gagner à la chute – concertée, et bien réelle – du mur de l’Argent. Il faut seulement y travailler… pour ne pas répéter les mêmes erreurs, ni se laisser diviser.

Bonne année 2003 à tous !

J.Baptiste


Extrait d’Impasse Adam Smith (préface).


Il n’existe, à mon sens, qu’une seule possibilité de développer de façon intégralement cohérente l’axiomatique ambiguë des Lumières : c’est l’individualisme libéral. Et la traduction politique, elle-même la plus radicale et la plus logique de ce dernier, se trouve dans le discours de l’Economie politique dont la Richesse des Nations d’Adam Smith représente la première version accomplie. Ceci revient à dire que ce qu’on appelle, de nos jours encore, la Gauche, s’abreuve exactement à la même source philosophique que le libéralisme moderne (et il n’y a, après tout, aucune absurdité de principe à soutenir que Turgot et Adam Smith étaient déjà, en leur temps, des hommes de Gauche). C’est l’existence de cette matrice originelle, commune à la pensée de Gauche et au Libéralisme des Lumières, qui explique, selon moi, les raisons qui ont conduit la première à valider l’esprit du second sur l’essentiel, quand bien même il lui est assez souvent arrivé (et il lui arrivera encore) de souhaiter l’amender (ou le réguler) sur tel ou tel point de détail particulier. Ces raisons ne tiennent donc pas d’abord à la psychologie singulière de la plupart des chefs de ce mouvement (leur amour caractéristique du pouvoir et le sens de la trahison qu’il implique). Elles sont fondamentalement « ontologiques », c’est-à-dire qu’elles tiennent à la nature de la Gauche elle-même. Envisagée sous cet angle, l’idée d’un « anti-capitalisme » de Gauche (ou d’Extrême Gauche) devrait apparaître aussi improbable que celle d’un catholicisme renouvelé, ou « refondé », qui ferait l’impasse sur la nature divine du Christ et l’immortalité de l’âme. Ce sont, par conséquent, les exigences mêmes d’un combat contre l’utopie libérale, et contre la société de classes renforcée qu’elle engendre inévitablement (j’entends simplement par là un type de société où la richesse et le pouvoir indécents des uns ont pour condition majeure l’exploitation et le mépris des autres), qui rendent à présent politiquement nécessaire une rupture radicale avec l’imaginaire intellectuel de la Gauche. Je comprends parfaitement que l’idée d’une telle rupture pose à beaucoup de graves problèmes psychologiques, car la Gauche, depuis le XIXe siècle, a surtout fonctionné comme une religion de remplacement (la religion du « Progrès ») ; et l’on sait bien que toutes les religions ont pour fonction première de conférer à leurs fidèles une identité, et de leur garantir la paix avec eux-mêmes. J’imagine même sans difficulté que de nombreux lecteurs tiendront cette manière d’opposer radicalement le projet philosophique du Socialisme originel et les différents programmes de la Gauche et de l’Extrême Gauche existantes pour un paradoxe inutile, voire pour une provocation aberrante et dangereuse, de nature à faire le jeu de tous les ennemis du genre humain. J’estime, au contraire, que cette manière de voir est la seule qui donne un sens logique au cycle d’échecs et de défaites historiques à répétition qui a marqué le siècle écoulé, et dont, visiblement, la compréhension demeure obscure pour beaucoup, dans l’étrange situation qui est aujourd’hui la nôtre. De toute façon, c’est à peu près la seule possibilité non explorée qui nous reste, si nous voulons réellement aider l’humanité à sortir, pendant qu’il en est encore temps, de l’impasse Adam Smith.

Jean-Claude Michéa (écrit l'été 2002, publié aux éditions Climats).




Dernière mise à jour : 05.01.2003
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