Je perds patience avec mes voisins, M. Bush
Message du 11.02.2003
version imprimable
Voici un article publié dans The Guardian, le samedi
25 janvier 2003, par Terry Jones, l’un des deux réalisateurs des Monty Python. La traduction
est assurée par André et Jean-Baptiste, avec le secours de Bernard. Merci à Vincent d’avoir attiré
notre attention sur ce texte !
Je suis tout excité par la dernière raison de George Bush de bombarder l'Irak : il a perdu
patience. Eh bien, moi aussi !
Depuis quelque temps maintenant, j’en ai vraiment plein le cul de M. Johnson, qui habite quelques
portes plus bas dans la rue. Enfin, de lui et de M. Patel, qui tiennent le magasin d'aliments
diététiques. Tous deux, ils me regardent d'un air curieux, et je suis sûr que M. Johnson prépare
quelque coup tordu contre moi, mais je n'ai pas encore réussi à découvrir quoi. J'ai été faire
quelques tours pour voir ce qu'il prépare, mais tout est très bien caché. C'est vous dire à quel
point il est vicieux.
Quand à M. Patel, ne me demandez pas comment je le sais, mais je le sais – de sources sûres –
c'est en réalité un tueur en série, un meurtrier de masse. J'ai distribué des tracts dans la rue
pour dire que si nous n'agissons pas les premiers, nous y passerons tous, un par un.
Des voisins m'ont demandé pourquoi, si j'avais des preuves, je n'allais pas à la police. C'est tout
simplement ridicule. La police dira qu'ils ont besoin de la preuve d'un crime pour inculper mes
voisins.
Pour résoudre le problème, avec eux, il faudra passer par d’éternelles autorisations, par des
ergotages sans fin sur le droit ou non d'une attaque préventive, et pendant tout ce temps M. Johnson
sera en train de mettre la dernière main à ses plans pour me faire subir de terribles choses, et
M. Patel sera en train de tuer secrètement des gens. Comme je suis seul dans la rue à posséder un
rayon convenable d'armes automatiques, je crois que c'est à moi de faire régner la paix. Mais,
jusqu'à récemment, il y avait une petite difficulté. Heureusement, maintenant, George W. Bush a bien
montré que tout ce dont j'ai besoin, c'est de perdre patience, et alors je peux intervenir et faire
tout ce que je veux.
Et regardons les choses en face, la politique soigneusement réfléchie de M. Bush envers l'Irak est la
seule manière d'amener la paix et la sécurité internationales. La seule façon sûre d'arrêter les
attentats-suicides des fondamentalistes musulmans contre les USA et l'Angleterre est de bombarder
quelques pays musulmans qui ne nous ont jamais menacés.
C'est pourquoi je veux faire sauter le garage de M. Johnson et tuer sa femme et ses enfants. Il
faut frapper le premier ! Ça leur donnera une leçon. Après, il nous laissera en paix et il
arrêtera enfin de me dévisager de cette façon tout à fait inacceptable.
M. Bush montre bien que tout ce qu'il y a à savoir avant de bombarder l'Irak, c'est que Saddam est un
homme très méchant et qu'il a des armes de destruction massive - même si personne ne peut les
trouver. Je suis certain d'avoir autant de raisons de tuer la femme et les enfants de M. Johnson
que M. Bush en a de bombarder l'Irak.
La perspective à long terme de M. Bush est de rendre le monde plus sûr en éliminant les Etats-voyous
et le terrorisme. C'est un objectif à très long terme, car comment savoir quand c'est terminé ?
Comment M. Bush saura-t-il qu'il a éliminé tous les terroristes ? Quand tous les terroristes
seront morts ? Mais un terroriste ne devient un terroriste qu'à partir du moment où il a commis
un acte de terreur. Que faire des prétendants-terroristes ? Ce sont ceux que vous devez vraiment
chercher à éliminer, à partir du moment où la plupart des terroristes connus, en devenant des bombes
humaines, se sont déjà éliminés eux-mêmes.
Peut-être M. Bush a-t-il besoin de liquider tout le monde qui pourrait éventuellement devenir un
terroriste ? Peut-être n'est-il pas sûr d'avoir accompli sa mission avant que tout
fondamentaliste musulman ne soit tué ? Mais alors, des musulmans modérés pourraient se convertir
au fondamentalisme. En fait, peut-être que la seule solution serait pour M. Bush d’éliminer tous les
musulmans.
C'est pareil dans ma rue. M. Johnson et M. Patel ne sont que le sommet de l'iceberg. Il y a des
douzaines d'autres personnes dans la rue que je n'aime pas et qui – franchement – me regardent d'un
drôle d'air. Personne ne sera vraiment tranquille ici tant que je ne les aurai pas tous tués.
Ma femme dit que je suis peut-être en train d'aller trop loin, mais je lui réponds à chaque fois que
j'utilise simplement la même logique que le président des États-Unis. Ça la lui coupe.
Comme M. Bush, je suis à bout de patience, et si c'est une raison suffisante pour le président, ça
l'est pour moi. Je donne à toute la rue deux semaines – non, 10 jours – pour me remettre tous les
étrangers [« aliens » en anglais, ndt] et les kidnappeurs interplanétaires, les hors-la-loi
galactiques et les têtes pensantes des terroristes interstellaires, et s'ils ne me les remettent
pas gentiment en me disant « merci », je bombarde la rue toute entière jusqu’à la fin des
temps...
C'est aussi sensé que ce que propose George W. Bush – et, en comparaison avec ce qu'il entreprend, ma
politique ne détruira qu’une rue.
Terry Jones
Remarque : Même si la politique de Jacques Chirac vis-à-vis de l’Irak donne des motifs
de satisfaction indéniables ces temps-ci, même si elle paraît plus intelligente et courageuse que de
nombreuses autres, il faut rappeler qu’elle possède des zones d’ombre, qu’elle présente des
ambiguïtés, elle aussi : le chef de l’Etat défend avant tout ses intérêts, qui ne sont pas
forcément ceux du peuple
français, et encore moins ceux des Irakiens. On sait que les Etats-Unis sont avides du pétrole d’Irak
parce qu’ils n’en exploitent pas une goutte actuellement (et d'autant plus qu’ils perdent du
terrain en Arabie Saoudite et au Venezuela). Mais on oublie trop souvent que, si la France n’est pas
pressée de faire chuter Saddam Hussein, c’est peut-être bien, entre autres raisons, parce
qu’une entreprise française en exploite actuellement le sous-sol… et donc en partie
pour les mêmes raisons ! Bref, nous avons intérêt à ne pas nous faire d’illusions sur une politique
qui n’obéit probablement pas aux seuls motifs invoqués. C’est pour le peuple irakien qu’il convient
de manifester contre la guerre, lui qui ne risque pas de changer d’avis. Et c’est plus largement pour
tous les peuples menacés par quelque forme d’impérialisme que ce soit. L’opposition officielle, en
France du moins, celle qui cherche à récupérer l’hostilité au conflit, ou du moins à ne pas la
heurter, ne conteste quasiment pas que la présence d’armes de destruction massive en Irak puisse
constituer un casus belli par exemple ; elle base même tout son argumentaire sur ce point.
C’est dire la qualité de l’offensive. Même nos « intellectuels » semblent soucieux
d’apparaître comme « modérés », de Rony Brauman à Tzvetan Todorov en passant bien sûr par
Bernard-Henri Lévy, qui se réjouissent de pouvoir dire « non » actuellement (Télérama
du 1er au 7 février), car il le faut bien de temps en temps, mais en prenant bien soin de préciser
qu’ils ne sont pas « pacifistes » : ils sont contre cette guerre, mais il approuvaient celle en Afghanistan, bien sûr – malgré tout ce qu’on peut apprendre
actuellement sur l’état du pays, auquel l’Irak finira bien par ressembler un jour.
Rappel : une manifestation nationale contre la guerre est prévue le samedi 15 février, à
Paris (soutenue, entre autres, par Agir Contre la Guerre et le collectif Pas en notre nom). Elle
partira à 14 heures de la place Denfert-Rochereau. Il existe des manifestations similaires un
peu partout dans le monde. Le 18 janvier, un demi-million d’Américains ont déjà manifesté à
Washington, deux cents mille à San Francisco, et nous étions deux cents mille dans toute la France.
Soyons plus nombreux encore cette fois-ci !
J.Baptiste
[ Aller au sommaire ]
[ Sommaire développé ]
[ Retour aux archives ]
Dernière mise à jour : 17.02.2003
http://www.autonomie.org/messages/030211.htm
nous
écrire : autonom@autonomie.org
|