les communiqués d'

 


Efficacité de la propagande



Message du 10.05.2003
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Devant le bourrage de crâne auquel nous sommes soumis quotidiennement, nous nous demandons parfois : que faire ? où aller chercher l’information, l’analyse, la réflexion nécessaires ? Mais, au lieu d’aller y voir vraiment, de traquer d’autres sources, d’autres grilles d’analyse, nous nous retournons souvent contre nous-mêmes, comme effrayés par l’effort : est-ce que nous n’exagérerions pas ? Je n’en veux qu’un indice : nous avons tous déjà émis l’hypothèse qu’il serait possible, finalement, de s’y retrouver dans les grands médias, que nous pourrions, malgré tout, distinguer information et désinformation, par nos propres moyens – ou avec l’aide d’autres médias, dans un second temps. Même si nous résistons parfois à cette idée, elle nous séduit. Comment expliquer autrement que nous continuions parfois à regarder le JT, même quand nous croyons en connaître la nocivité ? Nous prêtons aisément à notre esprit, plus ou moins consciemment, cette possibilité de démêler le vrai du faux, de déceler la manipulation à quelques indices probablement infaillibles.

Il ne m’appartient pas de dire s’il y a là une part de vérité ou non. Chacun se déterminera en conscience. De toute façon, quand on veut croire, on croit. C’est souvent une question de foi. Le névrosé a besoin de sa névrose – du moins le croit-il. Il peut reconnaître qu’il souffre, et parfois même qu’il souffre précisément de quelque chose qui ressemble à une névrose, cela ne change rien le plus souvent. Il préfère – il espère – s’en accommoder. Il se croit capable de développer tout seul des résistances. Il est aisé de voir que nous ressemblons à ce névrosé. Nous avons besoin de vivre dans le même monde de références que les autres, même quand ces références sont des mensonges, et même si nous soupçonnons que ce sont des mensonges. De ce point de vue, le JT est le dernier opium du peuple en date. Il nous « sécurise », même quand il nous désespère.

Mais ce n’est pas cette idée que je veux défendre ici. Je souhaite seulement exposer deux exemples.

Montrer que le bourrage de crâne réussit à agir, même quand on croit y échapper.

Montrer l’efficacité de la propagande, quoi qu’on en dise.

Le premier exemple vient de mon expérience de professeur débutant, « stagiaire ». Il y a quelques années, je suis passé par les I.U.F.M. (prononcer « ioufmes »), ces instituts « universitaires » de formatage des futurs « maîtres », où l’on apprend à désapprendre ce que l’on a appris soi-même à l’école ou à la fac. Je croyais, à l’époque, être très critique. Tout le monde dénonçait déjà « l’infantilisation » qui régnait dans ces établissements – critique juste, mais superficielle. Je critiquais pour ma part l’idéologie du cours « inductif », où l’élève construit lui-même ses propres savoirs (sic). Personne ne chantait – loin s’en faut – les louanges de ces I.U.F.M. Or, cela ne m’a pas empêché d’appliquer quantité d’âneries, de pratiquer scrupuleusement un enseignement en « séquences » par exemple, ou de presque toujours avoir bâti mes cours sur le dialogue avec les élèves – de n’avoir presque jamais essayé le fameux « cours magistral » tant honni. Tous les jeunes professeurs que je connais ne sont guère différents : ils n’ont pas perdu leur esprit critique dans les I.U.F.M., ils en disent pis que pendre, mais ils font largement ce qu’on leur a dit de faire. Comment s’en étonner ? Sans expérience de l’enseignement, comment se prémunir contre de dangereuses théories, distillées tout au long de l’année, dans une « formation » tout entière tendue vers un objectif de formatage ? L’attention se relâche parfois. Et nous n’avons pas vraiment les moyens de trier les éventuels bons grains de l’ivraie. Puis, ensuite, les habitudes sont prises. On en change rarement, ou alors au prix d’un continuel et laborieux effort sur soi. Et, même avec cette remise en question, on ne s’en sort pas souvent : que remettre en cause ? sur la base de quels principes ? et dans quelle mesure faut-il appliquer ces principes – jusqu’où ? Même quand vous êtes convaincu de la nocivité d’une méthode, une certaine force d’inertie vous guide, vous n’osez pas toujours aller jusqu’au bout de vos convictions. La pratique se réforme toujours plus lentement que les théories. Autrement dit, il reste toujours quelque chose de la propagande, dans ces instituts comme ailleurs, surtout quand vous avez pu agir sur quelqu'un de démuni et que vous contrôlez assez largement ses sources d’informations et de réflexion.

Second exemple. Le journal télévisé de 20 heures. C’est un sport aujourd’hui que de le dénoncer. Mais qui ne le regarde jamais ? Pour ma part, la dernière fois que je l’ai suivi, c’était le mercredi 9 avril. Images de liesse d’une population « libérée ». Statue de Saddam qui tombe, avec l’aide des Américains. Presque tout le monde a vu ces images. Évidemment ça trouble, quand on a manifesté contre la guerre – et même si les raisons restent bonnes. On se dit qu’on avait surestimé l’hostilité du peuple irakien aux Américains, on se sent peut-être un peu coupable. Et puis, très vite, on se ressaisit, on se dit qu’évidemment on se fait manipuler, que la joie des bagdadis – que l’on voit à l’écran – n’est pas celle d’un peuple enfin libre, mais seulement celle d’une population heureuse d’avoir échappé à un joug, même si un autre se profile à l’horizon, peut-être aussi la joie d’être encore en vie après les bombardements. On se dit que c’est la joie simple et humaine de pouvoir faire la fête, de pouvoir « se payer » ses humiliations passées, ne serait-ce que symboliquement, par quelques enfantillages, en traînant la statue du tyran déchu, en pillant quelques symboles du régime (les pillages ne semblaient viser que des institutions bien ciblées ce jour-là). Mais on ne doute pas de tout. On ne peut pas douter de tout. Certaines idées finissent par rentrer en nous, celles auxquelles on fait le moins attention. Ainsi, ce n’est que le week-end suivant que j’ai compris à quel point, là encore, en croyant être critique, j’avais été manipulé, combien j’avais accepté l’idée, par exemple, que les habitants de Bagdad étaient descendus massivement dans les rues. J’avais contesté l’interprétation de ce fait, sans penser à contester le fait lui-même. C’est le papier d’un photographe de l’agence Gamma, publié par Le Monde, qui m’a ouvert les yeux. Il se terminait par le récit de l’entrée des marines dans Badgad : à la différence des jours précédents, où des bavures d’une sauvagerie et d’une absurdité inouïes ont eu lieu dans la périphérie de la ville, la troupe ne tire plus à la moindre rencontre avec un Irakien. Au contraire, le colonel McCoy « accélère la marche, ne prend plus le temps de faire fouiller maison après maison. Il veut arriver au plus vite sur la place du Paradis. Les marines ne tirent pas sur la population qui grossit. Le parcours se termine par un déboulonnage de la statue de Saddam. Il y a plus de journalistes que de bagdadis. Les cinq millions d’habitants sont restés dans leurs maisons. » (1)

Stupéfaction.

Une amie qui avait eu cette impression aussi, qui ne voyait que des journalistes à l’image, avait raison. Le sentiment d’une liesse populaire a, pour ainsi dire, été créé de toutes pièces. Il ne correspondait en rien à la réalité, ou presque rien.

Qu’on le veuille ou non, la propagande est toujours efficace.

Nous avons tous, si nous cherchons bien, quantité d’exemples de ce type. Sur TF1 ou sur France 2. Sur France Inter ou sur Culture. Dans la presse écrite. (2) Des exemples plus ou moins gros, évidemment – on n’a pas toujours la chance de découvrir un mensonge de gros calibre.

Alors ? Quels sont les médias que nous n’écouterons plus ? Même Le Monde, en présentant ce témoignage pourtant exceptionnel (ça ne lui arrive pas si souvent), mentait (encore une fois). En Une, il décrivait « des civils – femmes, enfants, vieillards – tués sans sommation » alors que le photographe n’évoquait à aucun moment l’absence de tels tirs, et même, au contraire, à la fin de l’entretien, des « tirs de sommation, pas très ajustés », et une belle exception, un soldat qui sauve dix vies en deux heures grâce à « de vrais tirs de sommation » (protégeant dix Irakiens, par son habileté, de la rage meurtrière de ses camarades). Ce n’est pas un mensonge, me dira-t-on. Si, pourtant. Ne pas dire la vérité, quand on en dispose, ce n’est pas seulement une erreur, c’est un mensonge. Peu importe qu’il soit intentionnel ou non. La peur profite toujours. Elle fait vendre. C’est tout ce que le journal a voulu voir. Cette grossière « approximation » permettait d’économiser quelques mots en Une, et « accrocherait » davantage le lecteur. Du coup, comme toujours, seuls ceux qui ont lu le canard jusqu’au bout ont pu avoir une chance d’atteindre une perception correcte, fine, des événements. Ici, la vérité n’est pas dérobée, mais elle reste cachée. Ça paraîtra secondaire à certains, mais ça ne l’est pas (sauf, évidemment, en regard d’autres mensonges plus importants, comme celui du JT – mais pourquoi s’habituer ?). Un tel mensonge, même minime, nous enfonce toujours davantage dans l’effroi. Il n’est pas indifférent de se représenter les marines américains comme une troupe monolithique, tuant froidement « sans tirs de sommation », ou comme de pauvres types terrorisés et terrorisant, obéissant mécaniquement pour la plupart à des ordres inhumains.

Toutes ces manipulations possèdent une cohérence. Qu’importe, dans le fond, pour les grands médias, que les Irakiens paraissent plus joyeux qu’en réalité, ou les militaires américains plus cruels, plus aliénés encore. Si le mensonge du Monde, en apparence, ne va pas dans le même sens que celui de TF1, il n’en a pas moins la même signification : tous ces gens sont pour eux de la chair à images, de la chair à papier, de la chair à fric, rien de plus. Et il produit le même effet que le JT : il rend le monde opaque, il anesthésie, il nous transforme en spectateurs de notre destin – et non en ces acteurs que nous pouvons, que nous devons être.

Cette convergence des effets est intéressante. Ce but, ce brouillage de crâne, il est voulu par certains – par quelques responsables politiques ou militaires, en l’occurrence – mais il n’est pas souvent conscient, et encore moins concerté – de la part des médias. Il n’en est pas moins réel. Comment expliquer cette convergence, alors ? N’est-ce pas que tous ces « acteurs » obéissent aux mêmes logiques, à ces logiques dont il faut se débarrasser ?

J.-Baptiste

PS : Quelques liens en rapport avec ce qui précède.
Quant à des sources d’information qui veillent à ne pas mentir, il en existe, évidemment. Seulement, il faut les chercher, à partir des quelques convictions que l’on a pu se forger.


(1) Laurent Van der Stockt, « J’ai vu des marines américains tuer des civils », in Le Monde daté du 13-14 avril 2003, p. 4. Je tiens à préciser que je n’ai pas acheté ce journal (on peut le lire sur internet, chez des amis récalcitrants, ou en bibliothèque).

(2) Toute personne qui participe en France aux manifestations de ces jours-ci (celle du mardi 6 mai contre la décentralisation dans l’Éducation nationale par exemple) le perçoit bien. Il suffit d'écouter la radicalité des slogans pour comprendre que l'idée d'un essoufflement du mouvement est une interprétation éminemment réductrice – et même, selon toute vraisemblance, fausse, quand on veut bien au moins voir les choses en contexte.



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Dernière mise à jour : 10.05.2003
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