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Pourquoi il est inutile
et même nuisible de voter

La politique est ailleurs


Message du 25.03.2004
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Supposons que vous vous sentiez « de gauche ».(1)

Supposons même que vous vous disiez « de gauche ».

Vous pensez donc qu’il faut lutter contre le capitalisme. Vous pensez que les choix qui déterminent la vie de tous ne doivent pas être dictés par les organisations patronales. Sinon, on voit mal comment vous pourriez vous dire « de gauche ».

Si telle est vraiment votre conviction, qu’espérez-vous en allant voter ?

La question est très sérieuse. Bien entendu, si l’on peut dire qu’il est non seulement inutile mais même nuisible d’aller voter, c’est dans les conditions actuelles, et non dans l’absolu. Il est indéniable que, si l’on met en place les conditions de quelque chose qui ressemble à une vraie démocratie, on ne peut pas toujours se passer du vote.

Mais, dans les conditions actuelles d’exercice de notre « droit » de voter, que peut-on en espérer ?

Croit-on que la désignation d’un homme ou d’un parti – au « mieux » d’une coalition de partis – puisse lutter efficacement contre le capitalisme ?

Le capitalisme, ce n’est pas quelqu'un, ni un groupe d’individus. Le capitalisme, c’est un mode de « fonctionnement » de la société – un mode de dysfonctionnement, devrait-on dire, même si quelques-uns croient, avec quelques apparences, qu’ils en tirent quelque profit. Personne ne l’a inventé ou créé. Mais, qu’on le veuille ou non, presque tout le monde participe à cette organisation, à des degrés divers : en recevant ou en donnant un salaire (en échange d’un travail qu’on ne ferait pas de la même manière, voire qu’on ne ferait pas du tout, sans cela) ; en achetant ou en vendant des biens (qui ont été produits dans ce système, sur la base de l’exploitation de la force de travail) ; et même en payant ses impôts, etc.

Plus largement, le capitalisme n’est possible que parce qu’il s’appuie sur des idées plus présentables, notamment sur ce qu’on appelle « libéralisme », ou « esprit libéral ». Il faut rappeler que le libéralisme, avant d’être une conception purement économique, est une façon de se représenter l’individu et la société humaine, qui est née à la fin de l’Ancien Régime : elle suppose l’homme capable de devenir parfaitement rationnel, autonome, d’agir uniquement en fonction de son intérêt, et estime que la coexistence que tous ces individus produira un jour, assez miraculeusement, un tout cohérent qui profitera à tous. On voit le lien étroit qui existe entre un tel libéralisme et le capitalisme.

Dans ces conditions, face à cette conception du monde qui imprègne largement tous les esprits, comment croire qu’il est possible de lutter efficacement contre le capitalisme en sélectionnant un ou plusieurs candidats – des candidats de surcroît censés s’occuper plus ou moins seuls, dans leur coin, de « régler » les problèmes de tous ?

Comment ne pas voir que les élections, telles qu’elles « fonctionnent » actuellement, organisent la division, ou du moins participent à l’organisation de cette division, et donc qu’elles aggravent le mal plutôt que de le résoudre ?

Telle fraction du peuple souffre plus particulièrement de tel problème : elle est tentée de voter plus particulièrement pour tel candidat. Telle autre fraction de la population souffre de tel autre problème : elle croit que tel autre candidat est un peu moins mauvais. Si celui-ci arrive au pouvoir, comme il ne peut pas résoudre les problèmes de ceux qui l’ont élu, puisqu’il n’a pas les moyens de s’attaquer de front au capitalisme, il est néanmoins tenté de les épargner davantage : il aménage les choses pour qu’ils subissent un peu moins les conséquences du « fonctionnement » général… Et les autres parties de la population n’en conçoivent que plus de dépit, de colère, de rage parfois… et la ronde des candidats continue, chaque électeur participant à l’oppression de tous, en toute bonne conscience.

Mais on vous entend bouillir : tous les partis ne se valent pas !

Peut-être, en effet. Il y a peut-être plus de naïfs ici, plus de cyniques là. Et un tel semble mieux décrire qu’un autre l’ensemble des maux dont souffre la société.

Mais est-il bien raisonnable d’imaginer qu’un tel réussira à affronter le capitalisme avec ses petites mains, là où tant d’autres, très différents, ont échoué – de Lénine à Lula, en passant par Jaurès, Chavez ou Jospin – à supposer, d’ailleurs, qu’ils aient tous vraiment essayé ? La meilleure preuve de leur impuissance se lit dans les discours : tous, ils ont « abandonné » la lutte frontale contre le capitalisme ; tous, ils se donnent du temps. Et pourtant, il n’y a rien de plus urgent : le capitalisme fait chaque jour des ravages dans le monde, et n’a jamais autant progressé dans les esprits que depuis que « la gauche » est arrivée au pouvoir, en URSS, en France, ou ailleurs ; parce que « la gauche » n’a souvent fait que cela : donner l’illusion que le peuple est écouté, habiller de modernité les projets du capital et, ainsi, les faire mieux accepter.

Voilà pourquoi il est dangereux d’aller voter : on contribue à maintenir une illusion. L’illusion que nous vivons en démocratie. L’illusion que l’on pourra lutter contre le capitalisme en élisant un individu ou un groupe d’individus à des fonctions politiques spécialisées.

Dans ces conditions, pourquoi voter « par défaut » ? En choisissant éternellement « le moindre mal », on contribue à la perpétuation du problème. On tombe dans le piège de sanctionner alternativement « la gauche » et « la droite ». Et on finit peut-être par donner des idées à des individus qui ne se présentaient, à l’origine, que « pour protester »…

Jean-Baptiste


N.B. : Évidemment, on nous objectera qu’un tel discours « fait le jeu » de « la droite » ou de « l’extrême droite ». À cela, beaucoup de réponses pourraient être apportées. En voici une, qui découle directement de ce qui vient d’être dit : si beaucoup de gens cessaient de voter précisément pour ne plus soutenir un ordre injuste, pour ne plus participer à la mascarade, il n’y aurait plus grand chose à craindre des conséquences d’une désaffection massive des urnes ; il y aurait même tout lieu de s’en réjouir. Celle-ci n’est dangereuse que dans l’état d’apathie actuellement organisé. Or, en se dégageant de l’illusion que constitue le vote, on libère une grande puissance d’action, du moins potentiellement. Entre autres effets, cela permet de rassembler tous ceux qui sont révoltés, mais divisés par les écuries électorales – et ils sont nombreux. Cela permet de se placer dans la perspective, la seule propre à donner de l'espoir, d’une reconquête de la démocratie, sur d'autres terrains. En effet, pour empêcher un tyran de gouverner, ce n’est pas la peine de le renverser, par la force ou par les urnes. Il suffit de ne plus entourer le trône. C’est loin d’être facile, bien sûr, et ça ne se fait pas en un jour, tant le tyran est secondé par des tyranneaux, et tant les trônes sont dans les têtes. Mais c’est probablement la seule solution.


Note 1 : On doit pouvoir aboutir à la même conclusion pour ceux qui se sentent « de droite », mais évidemment par un cheminement différent.


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Dernière mise à jour : 06.04.2005
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