Message du 19.11.2004
J.Baptiste Lutter sur deux fronts
La défaite en chantant ? Le malheur des mouvements de contestation actuels, c'est qu'ils en restent à l'écume des problèmes. La plupart d'entre eux critiquent le capitalisme, ou en donnent l'impression, mais aucun ne propose vraiment de rompre avec lui. L'exemple type, c'est évidemment Attac : taxer le capital, ce n'est pas le supprimer. Mais sur tous les sujets – retraites, sécu, école, énergie… – il en va de même : sous couvert de lutter contre le capital, on ne nous propose que des arrangements avec lui. On rêve de l’amadouer, de le domestiquer. Ainsi, on ne se demande pas si c'est non seulement souhaitable mais même possible. Il y a là une perte d'expérience historique fantastique. Et c'est probablement sur ce front-là qu'il est le plus urgent de s'engager : rappeler que l'histoire des compromis avec le capitalisme est longue – en gros, c'est l'histoire du XXe siècle – et qu'elle ne parle pas en sa faveur. Que faire, en effet, face à ces mouvements : sympathiser avec eux, ou les combattre ? Car il y a là une idéologie bien constituée. Dans l'immense majorité des milieux contestataires, aujourd'hui, les revendications ne donnent pas à imaginer d'autre horizon que celui du retour à une forme antérieure de capitalisme. La plupart du temps, il ne s'agit que de revenir au meilleur compromis en date, celui de 1945. Prenons les retraites. Pour ceux qui ont participé au mouvement de mai-juin 2003, il s'agissait de contester le projet du gouvernement, de défendre la solidarité entre les générations, et il n'y a rien à redire là-dessus, mais il s'agissait aussi, souvent, de pérenniser le système des Trente glorieuses. Cela, bien évidemment, n'était jamais présenté comme tel – c'est une injure aujourd'hui – mais tout conduit à penser que c'était bel et bien la signification politique de la démarche. La plupart des militants reprenaient en effet les arguments des tribunes les plus critiques de Libération ou du Monde qui ne proposaient rien d'autre, finalement, que de continuer à partager le gâteau de la croissance comme avant. Il ne fut jamais question de s'interroger sur la nature de cette « croissance », ou de remettre en cause, par exemple, le salariat – l'idée de perdre sa vie à la gagner. On a vu se dessiner le même scénario en 2004. On a contesté avec raison la mystification du « trou de la Sécu », mais on n’a pas remis en cause le productivisme médical, le fait que, dans la santé aussi, il s'agit beaucoup trop souvent de faire du chiffre, de multiplier les actes médicaux, comme si, avant tout, il importait de faire tourner la machine. Le cas du cancer est emblématique : maladie de civilisation, on ne se donne pas les moyens de lutter contre. On se contente de culpabiliser ceux qui fument et boivent, on signale rapidement les cancers professionnels, mais on occulte les autres causes, qui nous mèneraient trop loin… Autrement dit, ce n'est pas seulement le principe de la « réforme » 2004 qu'il faut combattre, mais un système de « soins » qui se contente d'agir au niveau des effets de l'oppression capitaliste – souvent en vain. On pourrait continuer longtemps, secteur par secteur, lutte par lutte, avec le refus de la décentralisation, le mouvement des intermittents, des chercheurs, le refus de la « réforme » de la Justice, etc. Ou avec l'éducation. De nombreux enseignants pointent avec raison une cause importante du non-enseignement actuel : la massification amorcée dans le secondaire au milieu des années 1970, connue sous le nom de réforme Haby, jamais remise en cause depuis par les « socialistes », alors que les syndicats de l'époque avaient lutté contre. Or, aujourd'hui, on parle plutôt de « massification ratée » (et d'ajouter parfois qu'elle fut ratée « faute de moyens et d'ambition »), au lieu de souligner la nature profondément capitaliste du phénomène. On fait comme s'il y avait eu une massification réussie, celle de Jules Ferry pour aller vite, et une massification ratée, celle du secondaire. On monte en épingle les aspects apparemment positifs de chaque massification (surtout celle du primaire, le fameux « lire, écrire, compter »), que l'on présente comme les effets bénéfiques d'un système que l'on pense rarement comme un tout (l'intégration au capitalisme), mais dont on reconnaît quand même, au passage, les effets négatifs (le bourrage de crâne généralisé, hélas souvent ramené au moralisme et au patriotisme pour la IIIe République). Ce faisant, on ne souligne pas que le premier aspect – « l'instruction » – n'est jamais allé sans le second, du moins jusqu'à aujourd'hui, que les deux ont toujours répondu à des impératifs économiques et politiques très précis, à une exigence de contrôle social, et que l'ensemble n'a jamais constitué qu'une mystification de plus en plus sophistiquée. Autrement dit, on se félicite d'une « instruction » et d'une apparence de « démocratisation » qui n'étaient pourtant que des concessions faites à une démocratie de façade, juste après des périodes de crise révolutionnaire, qui constituaient autant de cadeaux empoisonnés que le pouvoir eut la malice d'accorder, parce qu'il savait pouvoir les mettre à profit. Les choses n'en apparaissent pas moins clairement aujourd'hui, du moins pour l'école de Jules Ferry : « l'instruction » n'a pas empêché d'unifier les consciences dans une fausse conscience nationale, du moins suffisamment pour que la guerre contre l'Allemagne ait lieu, et ce alors qu'il existait un projet de solidarité entre les peuples, de résistance à une guerre perçue comme une affaire de capitalistes. Il faut rendre cette justice au ministre de l'Instruction publique : grâce à lui et à l'école de la République, les poilus ont pu envoyer des lettres à leur famille, souvent dans une orthographe impeccable, avant de crever dans le feu d'artifice de Verdun. Il en va de même, dans le fond, pour l'école de René Haby, même si cela n'apparaît pas encore à ceux-là même qui dénoncent le collège et le lycée « uniques » aujourd'hui : les petits soldats de la guerre économique, employés dociles et consommateurs acharnés, n'ont presque rien appris à l'école, malgré le temps qu'ils y ont passé, mais ils sont heureux d'y être allés, d'avoir été massifiés, démocratisés, pacifiés. Pour mesurer le chemin parcouru en trente ans, il n'est d'ailleurs qu'à voir la façon dont on emploie aujourd'hui le mot de « démocratisation » – c'est formidable comme tout se démocratise ! – là où il n'y a que production et consommation de masse. Chère solidarité, solidarité chère Que faire, donc, face aux mouvements de contestation qui s'inspirent, consciemment ou non, de tel ou tel compromis historique avec le capitalisme (celui de la IIIe ou de la IVe République, par exemple) ? Un sérieux dilemme se pose à ceux qui ont pris conscience des multiples formes de l'oppression, et notamment qui ne veulent pas épargner l'État dans leur dénonciation du Capital. Faut-il se contenter de condamner ces illusions, et refuser de participer à la mascarade, ou faut-il accompagner ces mouvements, avec l'espoir de les faire évoluer ? Quel risque préférer : celui de s'isoler, de s'enfermer malgré soi dans une tour d'ivoire, ou celui – souvent minimisé mais bien réel – de se faire récupérer, de se mêler à la masse d'une opposition aliénée et ainsi de ne pas réussir à faire entendre la critique ? À proprement parler, il n'y a là aucune alternative véritable. Pourtant, dans nos pratiques, nous faisons tous, assez souvent, un « choix » de cet ordre. Nous méprisons tel mouvement, par trop aliéné (celui des chercheurs par exemple). Nous participons à tel autre, parce qu'il nous semble normal de l'accompagner (contre la réforme de la Sécu). Autrement dit, d'un côté il y a la tentation de renvoyer dos à dos le gouvernement-Medef et l'opposition qu'on voit se former, une opposition aliénée, une opposition qui ne remonte pas aux racines du mal (qui fait donc courir le risque de reproduire l'oppression sous d'autres formes, en soutenant des alternatives qui n'en sont pas) ; de l'autre côté, il y a l'envie de sympathiser avec ceux qui luttent, de voir dans leur opposition une prise de conscience authentique, au moins un début, même si l'on sait les pesanteurs qui pèsent sur chacun d'entre eux – chacun d'entre nous – et qui font que l'accord qui nous unit est largement illusoire. On oscille parfois entre les deux, mais on adopte rarement une autre position. Pour reprendre les termes d'un article paru dans Négatif numéro 2 : faut-il, entre deux maux, choisir le moindre ? Car c'est bien de cela qu'il s'agit, lorsqu'on décide de défiler dans la rue. Faut-il distinguer un moindre mal, quand on est convaincu qu'il s'agit là d'une vue de l'esprit, que l'opposition participe souvent de ce qu'elle dénonce, que ce mal n'est « moindre », la plupart du temps, que dans la mesure où il est porté par des gens qui ne disposent pas du pouvoir, ou d'un pouvoir moindre ? Faut-il distinguer un moindre mal, quand on sait que ce n'est pas le même, par exemple, selon le « camp » où notre histoire individuelle ou familiale nous a placés – notamment que le moindre mal c'est, pour les uns, l'État (souvent à travers la figure de l'État « providence »), pour les autres la « libre » concurrence ? En fait, le danger est peut-être dans la façon dont on pose le problème. On peut avoir envie de soutenir la lutte des agents d'EDF, parce qu'on ne se fait aucune illusion sur les causes et les conséquences du changement de statut de l'entreprise, et en même temps avoir envie de leur rappeler que celle-ci, toute « publique » qu'elle soit, n'en mène pas moins une politique parfaitement capitaliste... C'est probablement là la réponse : il faut lutter sur tous les fronts à la fois, à partir du lieu et du milieu où l'on se trouve, contre tous les appareils et leur idéologie. Mais il est difficile de pratiquer une solidarité réelle avec les mouvements sociaux en même temps que la dénonciation juste et précise de leurs illusions – dénonciation qui devrait constituer la condition sine qua non de toute participation. C'est pourtant nécessaire, et c'est un art que cette lutte sur tous les fronts : il y a une forme à trouver pour la réussir au mieux ; on risque souvent de tomber d'un côté ou de l'autre, et de prêter le flanc à l'accusation, sommaire dans la forme mais pas toujours dénuée de fondement, de « faire le jeu » de l'ennemi. C'est dans la pratique que l'on peut dépasser le dilemme, que l'on peut éviter la récupération de « l'abstention » aussi bien que de la « participation », fussent-elles critiques. Ce n'est d'ailleurs pas autre chose que recherchent ceux qui distribuent des tracts violemment polémiques dans les manifs – ou que nous recherchons, à Négatif, quand nous y diffusons le dernier numéro. Reste à réussir vraiment, à chaque fois, une telle lutte sur tous les fronts. Reste toujours à trouver la forme, juste et nécessaire, pour que la solidarité soit critique, et s'accompagne d'une critique de la solidarité. Cette forme d'action, c'est à nous tous de la chercher, pour que cette solidarité ne soit plus un réflexe qu'on attend de nous, quelque chose d'extérieur qui s'imposerait a priori, mais un projet. Laurent
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Dernière mise à jour : 19.11.2004
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