Message du 19.11.2004
Ce message d'Autonomie est consacré exclusivement à un article qui m'a paru stimulant,
publié dans Négatif n°3 (novembre 2004), et qui ne disposait pas d'une
grande visibilité sur internet. On peut trouver la revue à cette adresse :
http://paris.indymedia.org/article.php3?id_article=28432
Avant de vous laisser lire ce texte, je vous communique l'adresse d'une
autre revue très intéressante, La Guerre de la liberté :
http://laguerredelaliberte.free.fr
Leur premier numéro est paru en septembre. N'hésitez pas à commander l'exemplaire papier :
il est agréable à lire et contient des articles absents du site.
La défaite en chantant ?
Le malheur des mouvements de contestation actuels, c'est qu'ils en restent à l'écume des problèmes.
La plupart d'entre eux critiquent le capitalisme, ou en donnent l'impression, mais aucun ne propose
vraiment de rompre avec lui. L'exemple type, c'est évidemment Attac : taxer le capital, ce n'est
pas le supprimer. Mais sur tous les sujets – retraites, sécu, école, énergie… – il en va de
même : sous couvert de lutter contre le capital, on ne nous propose que des arrangements avec
lui. On rêve de l’amadouer, de le domestiquer. Ainsi, on ne se demande pas si c'est non seulement
souhaitable mais même possible. Il y a là une perte d'expérience historique fantastique. Et c'est
probablement sur ce front-là qu'il est le plus urgent de s'engager : rappeler que l'histoire des
compromis avec le capitalisme est longue – en gros, c'est l'histoire du XXe siècle – et qu'elle ne
parle pas en sa faveur.
Que faire, en effet, face à ces mouvements : sympathiser avec eux, ou les combattre ? Car
il y a là une idéologie bien constituée. Dans l'immense majorité des milieux contestataires,
aujourd'hui, les revendications ne donnent pas à imaginer d'autre horizon que celui du retour à
une forme antérieure de capitalisme. La plupart du temps, il ne s'agit que de revenir au meilleur
compromis en date, celui de 1945.
Prenons les retraites. Pour ceux qui ont participé au mouvement de mai-juin 2003, il s'agissait de
contester le projet du gouvernement, de défendre la solidarité entre les générations, et il n'y a
rien à redire là-dessus, mais il s'agissait aussi, souvent, de pérenniser le système des Trente
glorieuses. Cela, bien évidemment, n'était jamais présenté comme tel – c'est une injure aujourd'hui –
mais tout conduit à penser que c'était bel et bien la signification politique de la démarche. La
plupart des militants reprenaient en effet les arguments des tribunes les plus critiques de
Libération ou du Monde qui ne proposaient rien d'autre, finalement, que de continuer
à partager le gâteau de la croissance comme avant. Il ne fut jamais question de s'interroger sur
la nature de cette « croissance », ou de remettre en cause, par exemple, le salariat – l'idée
de perdre sa vie à la gagner.
On a vu se dessiner le même scénario en 2004. On a contesté avec raison la mystification du
« trou de la Sécu », mais on n’a pas remis en cause le productivisme médical, le fait que,
dans la santé aussi, il s'agit beaucoup trop souvent de faire du chiffre, de multiplier les actes
médicaux, comme si, avant tout, il importait de faire tourner la machine. Le cas du cancer est
emblématique : maladie de civilisation, on ne se donne pas les moyens de lutter contre. On se
contente de culpabiliser ceux qui fument et boivent, on signale rapidement les cancers professionnels,
mais on occulte les autres causes, qui nous mèneraient trop loin… Autrement dit, ce n'est pas
seulement le principe de la « réforme » 2004 qu'il faut combattre, mais un système de
« soins » qui se contente d'agir au niveau des effets de l'oppression capitaliste –
souvent en vain.
On pourrait continuer longtemps, secteur par secteur, lutte par lutte, avec le refus de la
décentralisation, le mouvement des intermittents, des chercheurs, le refus de la « réforme »
de la Justice, etc. Ou avec l'éducation. De nombreux enseignants pointent avec raison une cause
importante du non-enseignement actuel : la massification amorcée dans le secondaire au milieu
des années 1970, connue sous le nom de réforme Haby, jamais remise en cause depuis par les
« socialistes », alors que les syndicats de l'époque avaient lutté contre. Or, aujourd'hui,
on parle plutôt de « massification ratée » (et d'ajouter parfois qu'elle fut ratée
« faute de moyens et d'ambition »), au lieu de souligner la nature profondément capitaliste
du phénomène. On fait comme s'il y avait eu une massification réussie, celle de Jules Ferry pour
aller vite, et une massification ratée, celle du secondaire. On monte en épingle les aspects
apparemment positifs de chaque massification (surtout celle du primaire, le fameux « lire,
écrire, compter »), que l'on présente comme les effets bénéfiques d'un système que l'on pense
rarement comme un tout (l'intégration au capitalisme), mais dont on reconnaît quand même, au passage,
les effets négatifs (le bourrage de crâne généralisé, hélas souvent ramené au moralisme et au
patriotisme pour la IIIe République). Ce faisant, on ne souligne pas que le premier aspect –
« l'instruction » – n'est jamais allé sans le second, du moins jusqu'à aujourd'hui, que
les deux ont toujours répondu à des impératifs économiques et politiques très précis, à une
exigence de contrôle social, et que l'ensemble n'a jamais constitué qu'une mystification de plus
en plus sophistiquée. Autrement dit, on se félicite d'une « instruction » et d'une apparence
de « démocratisation » qui n'étaient pourtant que des concessions faites à une démocratie
de façade, juste après des périodes de crise révolutionnaire, qui constituaient autant de cadeaux
empoisonnés que le pouvoir eut la malice d'accorder, parce qu'il savait pouvoir les mettre à profit.
Les choses n'en apparaissent pas moins clairement aujourd'hui, du moins pour l'école de Jules
Ferry : « l'instruction » n'a pas empêché d'unifier les consciences dans une fausse
conscience nationale, du moins suffisamment pour que la guerre contre l'Allemagne ait lieu, et ce
alors qu'il existait un projet de solidarité entre les peuples, de résistance à une guerre perçue
comme une affaire de capitalistes. Il faut rendre cette justice au ministre de l'Instruction
publique : grâce à lui et à l'école de la République, les poilus ont pu envoyer des lettres à
leur famille, souvent dans une orthographe impeccable, avant de crever dans le feu d'artifice de
Verdun. Il en va de même, dans le fond, pour l'école de René Haby, même si cela n'apparaît pas encore
à ceux-là même qui dénoncent le collège et le lycée « uniques » aujourd'hui : les
petits soldats de la guerre économique, employés dociles et consommateurs acharnés, n'ont presque
rien appris à l'école, malgré le temps qu'ils y ont passé, mais ils sont heureux d'y être allés,
d'avoir été massifiés, démocratisés, pacifiés. Pour mesurer le chemin parcouru en trente ans, il
n'est d'ailleurs qu'à voir la façon dont on emploie aujourd'hui le mot de « démocratisation »
– c'est formidable comme tout se démocratise ! – là où il n'y a que production et consommation
de masse.
Chère solidarité, solidarité chère
Que faire, donc, face aux mouvements de contestation qui s'inspirent, consciemment ou non, de tel ou
tel compromis historique avec le capitalisme (celui de la IIIe ou de la IVe République, par
exemple) ? Un sérieux dilemme se pose à ceux qui ont pris conscience des multiples formes de
l'oppression, et notamment qui ne veulent pas épargner l'État dans leur dénonciation du Capital.
Faut-il se contenter de condamner ces illusions, et refuser de participer à la mascarade, ou faut-il
accompagner ces mouvements, avec l'espoir de les faire évoluer ? Quel risque préférer :
celui de s'isoler, de s'enfermer malgré soi dans une tour d'ivoire, ou celui – souvent minimisé mais
bien réel – de se faire récupérer, de se mêler à la masse d'une opposition aliénée et ainsi de ne pas
réussir à faire entendre la critique ?
À proprement parler, il n'y a là aucune alternative véritable. Pourtant, dans nos pratiques, nous
faisons tous, assez souvent, un « choix » de cet ordre. Nous méprisons tel mouvement, par
trop aliéné (celui des chercheurs par exemple). Nous participons à tel autre, parce qu'il nous semble
normal de l'accompagner (contre la réforme de la Sécu). Autrement dit, d'un côté il y a la tentation
de renvoyer dos à dos le gouvernement-Medef et l'opposition qu'on voit se former, une opposition
aliénée, une opposition qui ne remonte pas aux racines du mal (qui fait donc courir le risque de
reproduire l'oppression sous d'autres formes, en soutenant des alternatives qui n'en sont pas) ;
de l'autre côté, il y a l'envie de sympathiser avec ceux qui luttent, de voir dans leur opposition
une prise de conscience authentique, au moins un début, même si l'on sait les pesanteurs qui pèsent
sur chacun d'entre eux – chacun d'entre nous – et qui font que l'accord qui nous unit est largement
illusoire. On oscille parfois entre les deux, mais on adopte rarement une autre position.
Pour reprendre les termes d'un article paru dans Négatif numéro 2 : faut-il, entre deux
maux, choisir le moindre ? Car c'est bien de cela qu'il s'agit, lorsqu'on décide de défiler
dans la rue. Faut-il distinguer un moindre mal, quand on est convaincu qu'il s'agit là d'une vue de
l'esprit, que l'opposition participe souvent de ce qu'elle dénonce, que ce mal n'est
« moindre », la plupart du temps, que dans la mesure où il est porté par des gens qui ne
disposent pas du pouvoir, ou d'un pouvoir moindre ? Faut-il distinguer un moindre mal, quand
on sait que ce n'est pas le même, par exemple, selon le « camp » où notre histoire
individuelle ou familiale nous a placés – notamment que le moindre mal c'est, pour les uns, l'État
(souvent à travers la figure de l'État « providence »), pour les autres la
« libre » concurrence ?
En fait, le danger est peut-être dans la façon dont on pose le problème. On peut avoir envie de
soutenir la lutte des agents d'EDF, parce qu'on ne se fait aucune illusion sur les causes et les
conséquences du changement de statut de l'entreprise, et en même temps avoir envie de leur rappeler
que celle-ci, toute « publique » qu'elle soit, n'en mène pas moins une politique
parfaitement capitaliste... C'est probablement là la réponse : il faut lutter sur tous les
fronts à la fois, à partir du lieu et du milieu où l'on se trouve, contre tous les appareils et leur
idéologie. Mais il est difficile de pratiquer une solidarité réelle avec les mouvements sociaux
en même temps que la dénonciation juste et précise de leurs illusions – dénonciation qui devrait
constituer la condition sine qua non de toute participation. C'est pourtant nécessaire, et
c'est un art que cette lutte sur tous les fronts : il y a une forme à trouver pour la réussir
au mieux ; on risque souvent de tomber d'un côté ou de l'autre, et de prêter le flanc à
l'accusation, sommaire dans la forme mais pas toujours dénuée de fondement, de « faire le
jeu » de l'ennemi. C'est dans la pratique que l'on peut dépasser le dilemme, que l'on peut
éviter la récupération de « l'abstention » aussi bien que de la
« participation », fussent-elles critiques. Ce n'est d'ailleurs pas autre chose que
recherchent ceux qui distribuent des tracts violemment polémiques dans les manifs – ou que nous
recherchons, à Négatif, quand nous y diffusons le dernier numéro. Reste à réussir vraiment,
à chaque fois, une telle lutte sur tous les fronts. Reste toujours à trouver la forme, juste
et nécessaire, pour que la solidarité soit critique, et s'accompagne d'une critique de la solidarité.
Cette forme d'action, c'est à nous tous de la chercher, pour que cette solidarité ne soit plus un
réflexe qu'on attend de nous, quelque chose d'extérieur qui s'imposerait a priori,
mais un projet.
Dernière mise à jour : 19.11.2004
http://www.autonomie.org/messages/0401119imp.htm
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