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Le
néo-libéralisme
Quelques repères
Un lecteur judicieux nous a fait remarquer
que jamais dans Autonomie nous ne définissions l'objet de tant de
haines. En somme, nous tomberions nous aussi dans le panneau : alimenter
la machine à fantasmes, sans jamais nous donner la peine de nourrir
l'internaute laborieux. 1. Une idéologie... Commençons par les évidences ! Le libéralisme est une idéologie, c'est-à-dire non pas nécessairement une conception dépassée, mais simplement un système de représentations - doté d'une histoire, de valeurs, etc. Comme pour toute idéologie,
la question est donc d'abord : est-elle adaptée à la
réalité ? sur quoi repose-t-elle ?
c'est-à-dire : de quel crédit
peut jouir un tel système de représentations ?
Mais comme pour toute idéologie,
cette première question ("est-elle adaptée à la
réalité ?") est sujette à caution : outre qu'on
peut toujours douter de l'idée même de réalité,
voire de vérité (surtout économique...), on peut aussi
penser que cette réalité n'existe pas a priori - c'est
nous qui la faisons exister, par notre discours - et qu'en conséquence
notre idéologie a une dimension éminemment "constructive". Résumons-nous : la bataille est donc à mener sur deux front, celui de la critique "scientifique" (montrer qu'il n'y a pas de "réalité néolibérale"), et celui de la critique des valeurs (montrer que le néo-libéralisme ne présente pas de valeurs souhaitables). Ce second front, il est peut-être plus facile de
s'y engager. C'est ce que font Les guignols de l'info, mais aussi
Lazuly dans
Les
chroniques du Menteur
ou Arno dans ses éditos du
Scarabée
. C'est ce à quoi nous avons voulu
contribuer, à notre façon, plus frontalement,
avec notre "encyclopédie" : développer
une
critique des valeurs.
2. Une idéologie "nouvelle"... Cela n'aura échappé à personne : dans néo-libéralisme, il y a "néo". Il faut en effet distinguer le libéralisme d'hier, le libéralisme du début du 19e siècle, essentiellement politique, du libéralisme d'aujourd'hui, libéralisme quasi exclusivement économique, lui même rajeuni par la mondialisation et la disparition apparente d'alternatives économiques et politiques. Le libéralisme politique n'a plus grand chose à voir avec ce qui nous intéresse, rien qui puisse nous déplaire en tout cas : il s'oppose à l'autoritarisme en général, et (historiquement) aux pouvoirs monarchiques en particulier ; il conteste la concentration des pouvoirs entre peu de mains, et défend la liberté de conscience, la liberté religieuse, les libertés politiques... Le libéralisme économique, lui, s'oppose à l'étatisme, et pose l'existence de lois économiques naturelles selon lesquelles un équilibre s'établit entre production, distribution et consommation (il est donc historiquement opposé au socialisme). Toute intervention de l'Etat dans l'économie risque selon lui de gripper les rouages de la machine, et doit être prohibée. C'est une conception minimale du politique, qui vise à défendre la liberté du travail, l'initiative privée, et donc la concurrence, le libre-échange. On voit le lien : il reste du premier libéralisme une méfiance vis-à-vis de l'Etat, même quand le régime politique est respectueux des libertés fondamentales (ce qui n'est pas toujours le cas, évidemment, loin s'en faut). Il repose finalement sur une conception assez étroite de l'Etat et de la liberté, selon laquelle tous deux s'exclueraient nécessairement. Le néo-libéralisme est l'actualisation de cette deuxième conception, qui s'accommode parfois d'une certaine planification de l'économie par l'Etat, mais défend toujours le principe de la libre entreprise et de la concurrence (principes aujourd'hui largement reconnus en droit, mais dont il cherche à faire reculer encore les limites). Le rôle du politique, même s'il est en partie reconnu, est donc toujours très limité - et il est subordonné à celui de l'économie. A notre sens, il ne s'agit pas, chez ceux qui
s'opposent au néolibéralisme, de remettre en cause le droit à l'initiative privée,
mais d'en rappeler les limites, et le danger quand l'Etat en fait un programme
politique. Il est simplement grand temps de rappeler nos démocraties
à leur idéal de liberté, d'égalité,
et de fraternité (on en viendrait presque à s'excuser pour les
grands mots)... et d'exiger qu'il ne reste pas lettre morte, en somme que la
société ne régresse jamais.
3. Une utopie d'exploitation sans limites Nous ne saurions mieux faire que vous
renvoyer maintenant à l'article de Bourdieu "Le néo-libéralisme,
une utopie (en voie de réalisation) d'une exploitation sans limites"
(in Contre-feux), où le sociologue s'essaie
à un panorama des mesures néolibérales tentées
ou proposées au cours des années 1980 et 90, et soutenues
par le FMI ou l'OCDE : baisse du coût de la main-d'oeuvre, réduction
des dépenses publiques, flexibilisation du travail. La misère
au travail est grande aujourd'hui, de nombreuses entreprises développent de
véritables techniques d'asujettissement du personnel pour leur faire accepter
des conditions de travail inacceptables. Enfin, il faut voir derrière tout
cela la dictature des marchés, qui impose aux entreprises ses propres
normes de rentabilité, et sa course au profit à court terme. Pour conclure : une révolution conservatrice. Le néolibéralisme favorise donc un terrible saut en arrière, une remise en cause généralisée des acquis sociaux. Ce phénomène s'apparente à une révolution en cela qu'il s'apprête à déposséder les peuples d'un certain nombre de leurs biens, de leurs avancées, sous couvert d'une nécessaire adaptation à un marché mondialisé, forcément impitoyable. Lentement mais sûrement les gouvernements sont privés de leurs prérogatives, et se voient dicter leur conduite par les interprètes du marché mondial : s'il n'y a aucun renversement de régime, c'est parce que la révolution conservatrice prend une forme beaucoup plus subtile de prise de pouvoir : elle procède par petites touches et opère par substitution ; elle conduit les gouvernements à abandonner leur sort à des instances internationales, en apparence apolitiques, et incontrôlables. Au sein du pays, la meilleure preuve de l'efficacité de cette révolution est la culpabilité sans cesse grandissante des fonctionnaires, qui n'osent plus pour une grande part défendre leur statut, comme gagnés par une mauvaise conscience, le sentiment d'être des "privilégiés". Voilà la victoire du néolibéralisme : faire passer la défense des acquis sociaux pour un odieux corporatisme, là où il n'y a que souci de conditions de travail acceptables. Il convient donc de renverser la tendance, de refuser la division et de réaffirmer que défendre des acquis sociaux, c'est défendre le bien commun, et donc une certaine idée de l'universel. Dans la rhétorique militante
(bourdieusienne par exemple), il s'agit donc d'oeuvrer pour une contre-révolution.
Cela ne doit pas nous aveugler : oui, défendre un certain niveau
de protection social est peut-être une forme de conservatisme, mais
seulement en apparence, puisqu'il s'agit d'en étendre les acquis
à toute la société, et plus largement encore à
toutes les sociétés, quelles qu'elles soient (européennes,
américaines, asiatiques, etc.). Pour Autonomie,
J.Baptiste
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