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Racisme
Du danger de croire qu'il s'agit de valeurs
Souvent des partis, des mouvements de gauche ou des intellectuels se réclament de l’antiracisme, dans le même mouvement qu’il condamnent le capitalisme, l’impérialisme et le fascisme. Souvent, ils joignent le geste à la parole, et organisent des manifestations, des campagnes antiracistes, antifascistes, anti-FN. Même si l’intention est louable, je crois que la démarche est non seulement inefficace, mais parfois même dangereuse. Un tel antiracisme reproduit les erreurs de ses ennemis, dans une parfaite et tragique symétrie : il exprime et appelle en retour l’incompréhension car il se contente très souvent de protestation et de provocation. Entendons-nous bien : beaucoup d'associations
luttent efficacement contre les agressions racistes, d'autres développent une
réflexion et un discours propres à renverser la dynamique lepéniste, et j'en oublie
qui remplissent des missions tout aussi essentielles (1).
Bref, je ne dirige nullement ma critique à l'encontre des mouvements
antiracistes. Je m'interroge seulement sur cette notion, et les dérives qu'une
certaine acception du mot peut occasionner.
Le Monde affirmait dans un numéro du 12 juin 1999 que les différents partis communistes
européens se retrouvaient sur un certain nombre de valeurs communes,
à savoir, en plus du pacifisme : l’anti-impérialisme, l’anticapitalisme,
l’antifascisme et l’antiracisme. Voilà qui me frappa :
ainsi l’antiracisme serait une "valeur", comparable en cela à
l’antifascisme ? Je ne crois pas utile de m'arrêter sur tout ce qu’une valeur "anti" peut avoir de gênant. Il ne s’agit ici que d’une question de mots, de connotations : le mot "socialisme" pourrait par exemple remplacer avantageusement "anticapitalisme", ou "anti-impérialisme" ; et l’on pourrait forger d’autres mots pour dissimuler ou légitimer ce que le mot "anti" peut suggérer de ressentiment, de platement contestataire. Non, ce n’est pas ça qui m’a gêné le plus : une valeur peut se définir, voire être produite par une opposition, comme tout produit de la pensée d’ailleurs. Non, le plus gênant est le statut que l’on donne ainsi indirectement au racisme : on lui reconnaît le statut de valeur. Et moi qui pensais qu'il s'agissait d'une simple "opinion", pas même d'une pensée, ni d'une "sensibilité politique" (2)... Expliquons-nous. Le racisme peut être considéré, défini, à la fois comme un ensemble de préjugés et comme une doctrine posant l’inégalité des "races" humaines. Il a malheureusement une certaine histoire, mais on admet aujourd’hui largement que la notion de race n’a aucun fondement scientifique : elle laisse croire en l’existence de groupes humains qui seraient aussi différents que le sont diverses espèces animales. Or, s’il y a plusieurs couleurs de peau, diverses morphologies, il n’y a plus chez l’homme depuis des milliers d'années qu’une seule espèce. Dans ces conditions, l’antiracisme
ne peut être une valeur. Se dire antiraciste, c’est donner trop d’importance
au racisme, c’est le considérer comme une valeur et le légitimer,
même si c’est une "pensée" que l’on ne partage pas. Je conçois
en effet que l’on puisse être capitaliste, impérialiste
même, car cela correspond à une conception de l’économie,
de la politique, de la société : cela développe un
certain nombre d'idées et de valeurs qui peuvent se discuter, se comparer,
qui ne se présentent certes pas comme des vérités scientifiques (nous sommes
dans le domaine du politique), mais comme des vérités tout de même.
Le cas du fascisme est peut-être un peu plus complexe : il relève pourtant
d'une certaine conception de la politique, de l'Etat, et même si elles
effraient, on peut considérer qu'il repose aussi sur des valeurs. En
conséquence... je
conçois évidemment que l’on puisse être anticapitaliste,
anti-impérialiste, antifasciste ! mais pas antiraciste. Car
une valeur prétend au vrai et au bien.
Or le racisme, c’est non seulement se laisser aller à écouter
sa haine, mais c’est surtout développer des pensées
irrationnelles, absolument non fondées ; et c’est
un délit. Dit-on que reconnaître la dignité de la femme, ou défendre
les droits de l'homme sont des valeurs ? Non, car ce sont des attitudes
que l'on est en mesure d'attendre de tous, ce sont des droits à faire
respecter. La valeur étant un choix individuel, une direction que l'on se
propose de suivre,
elle suppose le droit de ne pas la partager : comment l'antiracisme
pourrait-il être une valeur ? Reconnaître le
racisme et son contraire comme des
valeurs, c’est revenir à une définition du racisme comme
doctrine, et non comme préjugés. C’est donc non seulement
pour des raisons stratégiques et morales mais aussi et surtout d'un
point de vue scientifique et logique que l’antiracisme ne peut être
tenu pour une valeur – sauf à dire que la superstition est
une valeur, par exemple... C’est pour cela qu'un certain antiracisme peut
être considéré comme le meilleur ami du racisme, son
plus fidèle allié, son plus solide protecteur : quand un
raciste voit des manifestants antiracistes dans la rue, il se dit que son
racisme est une opinion comme une autre, une idée politique qui
se défend par le nombre et par la force, et il se sent conforté.
Il descendra à son tour s’il le faut, et mettra son bulletin dans
l’urne. Il croira même faire un acte politique, alors qu’il ne
confortera que sa peur ou sa haine, son ressentiment dans tous
les cas (3). En somme, il existe un certain antiracisme qui n'est pas la bonne réaction à opposer au racisme, qui lui donne une légitimité en reproduisant les mêmes erreurs que lui. Ce qu’il faut opposer au racisme, en théorie et en pratique, c’est ce qui lui est le plus étranger : la logique et la compréhension ; le droit et une approche vraiment politique. Tâche ardue certes, mais seule utile. Manifester une logique qui ne soit pas froide, qui puisse aider l’autre à s’en sortir, et une compréhension qui soit véritable : compréhension du racisme et de ses mobiles, c’est à dire compréhension de la société actuelle, qui génère des réactions de rejet, et compréhension de l’homme en général, qui cède à ces sirènes. Ainsi défini, opposé
à la logique et à la compréhension de l’autre, le
racisme ne fait plus peur, il fait pitié : il n'inspire plus seulement
de la révolte, mais aussi de la compassion. Le raciste – ce chômeur désemparé
qui se laisse aller à accuser l’étranger, par exemple – redevient une
victime, cet homme en qui il faut que nous croyions pour qu’il puisse encore croire
en lui, cet homme qui n’a pas trouvé la bonne cause à sa
souffrance. Là encore, il ne s’agit pas de pardonner (il s'agit parfois
même de juger), mais du moins
de comprendre (en donnant de bonnes causes à notre révolte). Si nous cherchons nous-mêmes à comprendre le raciste,
sans condescendance ni ressentiment, pourquoi ne réussirait-il pas,
lui aussi, à effectuer ce travail (cet effort inouï quand on
y pense) de s'imaginer... à la place d’un autre ?
J.Baptiste, le 04.04.2000.
1. A ce propos, vous pouvez lire "Discrimination raciale à la française", un article paru dans Le Monde Diplomatique de mars 2000 qui évoque entre autres ces opérations de "testing" menées depuis peu. 2. Contrairement à une idée maintenant bien reçue, je ne vois pas ce qu'il y a de "politique" dans le racisme, si ce n'est qu'il est bien souvent récupéré par des partis, de façon avouée ou non... Accepter de voir en lui quelque chose de politique, c'est le faire accéder au rang de réflexion : c'est déjà bien plus qu'une opinion, cela ressemble à une vraie pensée. 3. Quand les manifestations ont un projet, défendent un choix politique (quand elles ne sont pas simplement antiracistes), elles ont d'ailleurs plus d'impact. Non seulement elles appellent chez les électeurs racistes (voire chez les médias !) un minimum de réflexion (elles sortent tout le monde de la spirale de l'incompréhension), mais en plus elles rassemblent bien davantage de monde : les manifestations contre les lois Pasqua et Debré, l'appel à la désobéissance en sont le parfait exemple. Le discours militant sortait enfin de la pure déclaration de principes pour affirmer des choix politiques forts, et s'opposait à un projet du gouvernement. A l'inverse, quelle peut être l'utilité de manifester, ou de pétitionner "contre le racisme", ou "contre Haider", comme le résument trop souvent les journaux ? En rester à la simple protestation (ou ne voir que cela dans un mouvement antiraciste), quand il s'agit de questions si graves, est le plus important des contresens.
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: 04.04.99
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