, Propos pour servir à la contre-révolution.


 

Liberté, autonomie
et déterminismes




Improbable liberté ?

Pour commencer, plutôt que la trop attendue égalité, voici la plus belle, la plus désirable, et la plus incomprise des valeurs : la liberté.

La liberté suscite de nombreux malentendus. Le plus fréquent, c'est de croire que contraintes et liberté s'excluent, comme si la liberté c'était le droit de faire n'importe quoi, y compris foutre le bordel, ou le rêve d'une indépendance sans faille, le refus de toute autorité supérieure. Comprise ainsi, elle n'est que pur fantasme - pauvre fantasme. Une telle liberté n'existe pas, et c'est heureux. Et pourtant il nous semble que le libéralisme rêve de cette liberté-là, qu'il s'appuie sur cette pauvre conception. Pour les libéraux, l'Etat est un frein, une bride, un obstacle à notre liberté, et non notre meilleur garant.

Ce fantasme de liberté totale, je crois qu'il est inutile et dangereux de le prolonger, d'en répandre les idées stériles. Car espérer cela, partager cette conception "libérale" de la liberté, c'est compter sans les déterminismes auxquels est soumis l'homme : déterminismes sociaux, déterminismes psychologiques, etc. Qu'on le veuille ou non, ils se rappellent toujours à l'individu, et ce n'est pas en les ignorant qu'on les dépassera le plus facilement ! Ce rapport à la liberté explique au passage que les gens de droite soient si rétifs à toutes ces théories - sociologie, psychologie notamment, mais avec des nuances selon les milieux. Elles leur apparaissent comme autant d'atteintes à leur rêve. Mais pour peu que l'individu accepte de reconnaître les déterminations qu'il subit, qu'il réussisse à dépasser ces dénégations enfantines, il recouvre un vaste champ d'action. Certes l'oppression, l'aliénation sont à tous les coins de rue, certes le risque est réel de reconduire éternellement les mêmes analyses, les mêmes inquiétudes, les mêmes ambitions. Mais cela n'est pas une fatalité : c'est justement en comprenant mieux les déterminismes qui nous entourent, en identifiant leurs mécanismes, que l'on se donne une chance de les déjouer, ou de mieux les accepter - en un mot, de ne pas les reproduire servilement. 
Et c'est là l'essentiel, la liberté n'a pas d'autre signification à mon avis : c'est cet espoir de pouvoir choisir ou non le destin que nous apercevons en nous, en pointillés, comme une probabilité ; cette possibilité qui nous est offerte de ne pas toujours répéter les mêmes erreurs.
On notera d'ailleurs que c'est cette réponse qu'il faut faire aux détracteurs de Bourdieu : ce n'est pas parce qu'on dénonce les conditionnements que l'on croit la liberté impossible ; au contraire !
 

Les moyens de l'autonomie

Mais comment en sortir, me direz-vous ? Comment échapper à notre condition sociale, à notre psychologie ? Et cela est-il bon, est-il désirable ?
La question n'est pas facile, et il n'existe pas de solution toute trouvée.
Prenons un exemple : le choix d'un film disons, quand on doit aller au cinéma... On connaît tous de ces amis qui nous disent, quand on cite tel ou tel journal, telle ou telle critique : "Mais tu te laisses influencer ! Fais-toi ton opinion par toi-même", etc. Dans une certaine mesure, ils ont raison : il faut parfois remettre en cause jusqu'aux auteurs, jusqu'aux belles plumes qui nous plaisent. Seulement, qui aura le temps d'aller voir tous les films qui sortent ? Qui fera le choix que je ne ferai pas, si je ne lis rien auparavant ? Fox, Columbia, les Artistes Associés ? Les bandes-annonces, les rumeurs de mauvais journaux, la promotion télévisée ? Non. La critique de cinéma, si sujette à caution puisse-t-elle être, sera toujours préférable à la loi du marché, à ces campagnes de publicité tonitruantes qui veulent me faire rendre l'âme. 
Le problème de la liberté est tout entier résumé là : nous ne sommes pas libres puisque nous ne pouvons tout faire, tout voir, tout savoir. Nous sommes obligés de nous en remettre parfois à quelqu'un, de déléguer une partie de notre choix. Le tout est de savoir à qui l'on délègue une partie de son impossible libre-arbitre, de connaître le journal, voire le critique en question : dès lors, je peux discerner dans l'article les arguments qui me semblent acceptables, qui révèlent une même attente vis-à-vis du cinéma, et ceux où la subjectivité me semble trop grande, où les arguments ne me touchent pas - où les attentes sont par trop différentes.
La liberté, c'est cela : accepter de se soumettre à une "influence" comme on dit (c'est à dire plus exactement un relai d'opinion, d'information), mais l'avoir choisie, avoir reconnu cette "influence" comme acceptable - la plus digne de nous représenter.
Pour la question du déterminisme, c'est à peu près la même chose : croire que nous pourrions n'être pas "influencés" par notre passé, ce serait une terrible illusion. Seulement, nous pouvons accepter cette "influence", reconnaître dans ce passé des valeurs importantes, ou chercher à identifier dans nos actes, nos pensées, ce qui relève du conditionnement, du mauvais réflexe acquis, bref ce qui nous desservirait - et tenter de suivre une autre "influence", une autre tradition, un autre passé en quelque sorte ! Car nous n'avons jamais un seul passé... 
Et puis surtout, dans chaque couche sociale, dans chaque psyché, on peut trouver des renforts inattendus, des alliés précieux : le tout est de ne pas les ignorer justement, de ne pas les mépriser ; à l'inverse, il s'agit de ne pas les écouter aveuglément non plus - en un mot de comprendre leurs motivations, d'où ils viennent et pour quoi ils luttent. Pour ne jamais tomber dans l'automatisme. 
De ce point de vue, les écrits de Bourdieu peuvent jouer un grand rôle, par exemple. Jamais le sociologue ne restreint la liberté quand il dénonce la reproduction sociale, ou le phénomène de distinction, mais au contraire, en révélant tous les mécanismes qui jouent à travers nous, il nous aide à les dépasser - ou à les assumer.

Mais pour cela, pour ne jamais tomber dans l'automatisme, pour accéder à cette possible liberté (possible, parce que limitée, cette fois), il faut être informé - et il faut réfléchir à nos propres pratiques. L'information et la réflexion jouent un grand rôle dans la liberté.
Et c'est là que la gauche a un rôle à jouer, en renforçant les moyens de notre choix, et non pas simplement en augmentant l'offre. En nous donnant les moyens de comprendre. 

Pour reprendre l'exemple précédent, nous savons tous qu'une offre surabondante, un choix excessif tue le choix. Par la quantité (de films, de chaînes télévisées, mais aussi de produits, d'informations...), on nous retire la capacité matérielle de choisir. Or un Etat soucieux de préserver la liberté de chacun aide l'individu à faire son choix : il informe sur les produits, il les étiquette en fonction de la qualité de leur contenu par exemple, il produit des brochures comparatives... 
Il en va plus ou moins de même avec l'avenir de tout un chacun, avec le choix que nous voulons faire de notre vie : un Etat respectueux donne les moyens de prendre notre destin en mains ; il éduque, il assiste le citoyen dans ses démarches ; il lui donne aussi le confort matériel minimum pour prolonger sa réflexion et ses démarches par lui-même... 
C'est dire si la tâche est immense, belle... et peut-être jamais achevée !
 


 

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Dernière mise à jour : 04.04.2000
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