, Propos pour servir à la contre-révolution.
   
  
La liberté
vue par les autres
  
Proudhon, Bakounine, Spinoza, Marx...




La liberté croît avec la solidarité 

Au point de vue barbare, liberté est synonyme d'isolement : celui-là est le plus libre dont l'action est la moins limitée par les autres ; l'existence d'un seul individu sur toute la face du globe donnerait ainsi l'idée de la plus haute liberté possible. Au point de vue social, liberté et solidarité sont termes identiques : la liberté de chacun rencontrant dans la liberté d'autrui, non plus une limite (...) mais un auxiliaire, l'homme le plus libre est celui qui a le plus de relations avec ses semblables.

Ces deux manières de concevoir la liberté s'excluant l'une l'autre, il en résulte que la liberté du sauvage ne peut pas être rationnellement et justement revendiquée par l'homme vivant en société : il faut choisir.

Deux nations sont séparées par un bras de mer ou une chaîne de montagne. Elles sont respectivement libres, tant qu'elles ne communiquent point entre elles, mais elles sont pauvres ; c'est de la liberté simple : elles seront plus libres et plus riches si elles échangent leurs produits ; c'est ce que j'appelerais liberté composée. L'activité particulière de chacune des deux nations prenant d'autant plus d'extension qu'elles se fournissent mutuellement plus d'objets de consommation et de travail, leur liberté devient aussi plus grande : car la liberté c'est l'action. Donc l'échange crée entre nations des rapports qui, tout en rendant leurs libertés solidaires, en augmentent l'étendue : la liberté croît comme la force, par l'union.

Proudhon


NB : Bon, évidemment, il s'agit d'être prudent... Même sans convoquer la "mondialisation", il faudrait s'interroger sur la façon dont les avantages de la liberté composée rejaillissent sur les individus... Tout le problème de la liberté composée vient du fait qu'en étant plus complexe, elle permet aussi l'émergence d'inégalités. Un pays peut devenir globalement plus "libre" mais ne pas en faire profiter tous les habitants, par exemple (problème de la redistribution des richesses, mais plus largement du travail, de l'information, etc.)...

J.Baptiste


La liberté comme autonomie

Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m'entourent, hommes ou femmes, sont également libres. La liberté d'autrui, loin d'être une limite ou une négation de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens vraiment libre que par la liberté des autres, de sorte que, plus nombreux sont les hommes libres qui m'entourent, et plus étendue et plus large est leur liberté, plus étendue et plus profonde devient la mienne. C'est au contraire l'esclavage des autres qui pose une barrière à ma liberté, ou, ce qui revient au même, c'est leur bestialité qui est une négation de mon humanité parce que, encore une fois, je ne puis me dire libre vraiment que lorsque ma liberté, ou ce qui veut dire la même chose, lorsque ma dignité d'homme, mon droit humain, qui consiste à n'obéir à aucun homme et à ne déterminer mes actes que conformément à mes convictions propres, réfléchis par la conscience également libre de tous, me reviennent confirmée par l'assentiment de tout le monde. Ma liberté personnelle ainsi confirmée par la liberté de tous s'étend à l'infini...


Michel Bakounine


Obéissance et esclavage

Le but et le principe de l'organisation en société consistent à soustraire les hommes au règne absurde de la convoitise et de les faire avancer - autant que possible - sur la voie de la raison, de sorte que leur vie s'écoule dans la concorde et la paix.

(...) Les sujets doivent exécuter les ordres reçus et ne reconnaître d'autre droit, que celui établi par les proclamations de la souveraine Puissance [le pouvoir de l'Etat]. Peut-être va-t-on prétendre qu'ainsi nous faisons des sujets des esclaves, car une opinion vulgairement répandue nomme esclave celui qui agit sur l'ordre d'un autre, et homme libre celui qui se conduit comme il le veut. Cette manière de voir n'est pas tout à fait conforme à la vérité. En fait, l'individu entraîné par une concupiscence personnelle au point de ne plus rien voir ni faire de ce qu'exige son intérêt authentique, est soumis au pire des esclavages.

Au contraire, on devra proclamer libre l'individu qui choisit volontairement de guider sa vie sur la raison. Quant à la conduite déclenchée par un commandement, c'est-à-dire l'obéissance, bien qu'elle supprime en un sens la liberté, elle n'entraîne cependant pas immédiatement pour un agent la qualité d'esclave. Il faut considérer avant tout, à cet égard, la signification particulière de l'action. A supposer que la fin de l'action serve l'intérêt non de l'agent, mais de celui qui commande l'action, celui qui l'accomplit n'est en effet qu'un esclave, hors d'état de réaliser son intérêt propre. Toutefois dans toute libre République et dans tout Etat où n'est point pris pour loi suprême le salut de la personne qui donne les ordres, mais celui du peuple entier, l'individu docile à la souveraine Puissance ne doit pas être qualifié d'esclave hors d'état de réaliser son intérêt propre. Il est bien un sujet. Ainsi la communauté politique la plus libre est celle dont les lois s'appuient sur la saine raison. Car, dans une organisation fondée de cette manière, chacun, s'il le veut, peut être libre, c'est à dire s'appliquer de tout son cœur à vivre raisonnablement. De même, les enfants, bien qu'obligés d'obéir à tous les ordres de leurs parents, ne sont cependant pas des esclaves ; car les ordres des parents sont inspirés avant tout par l'intérêt des enfants. Il existe donc, selon nous, une grande différence entre un esclave, un fils, un sujet, et nous formulerons les définitions suivantes : l'esclave est obligé de se soumettre à des ordres fondés sur le seul intérêt de son maître ; le fils accomplit sur l'ordre de ses parents des actions qui sont dans son intérêt propre ; le sujet enfin accomplit sur l'ordre de la souveraine Puissance des actions, visant à l'intérêt général et qui sont par conséquent aussi dans son intérêt particulier.

Baruch Spinoza, Traité des autorités
théologiques et politiques
(1670).


NB : L'exemple du fils, qui au passage a toujours servi à justifier les régimes autoritaires, est très intéressant - car il n'est pas forcément si différent de celui de sujet. D'abord, comment peut-on être certain que les ordres donnés au fils sont toujours dans son intérêt ? Quant à la définition donnée pour le sujet, elle néglige aussi quelques aspects de la question (et permet quelques doutes) : comment s'organise le passage de l'intérêt particulier à l'intérêt général ? qui en fixe les modalités ? Les problèmes surgissent dès lors : quel est le contrat que le peuple établit avec l'Etat ? qui en surveille l'application, et en a les moyens ? comment s'assurer que l'intérêt général recouvre tous les intérêts particuliers ?
Oui, finalement, la notion de sujet est assez proche de l'exemple de l'enfant : il est des moments où le pouvoir délégué est acceptable et profitable, et d'autres où il commence à être éminemment contestable. Toute la question reste de savoir quand un enfant ou un citoyen devient vraiment majeur... Certains cherchent encore à faire passer les électeurs pour des enfants, comme ces parents qui continuent à ne voir qu'un bébé à travers leur fils de 35 ans ; d'autres font le pari que l'enfant ou le citoyen est responsable.
Tout, finalement, n'est-il pas dans ce pari ? (pari qui manque totalement dans le cas de l'esclave, ou qui est reporté à un futur indéterminé, celui de l'affranchissement, toujours hypothétique et conditionné - à la différence de l'enfant)


J.Baptiste


Liberté et nécessité

En fait, le royaume de la liberté commence seulement là où l'on cesse de travailler par nécessité et opportunité imposée de l'extérieur ; il se situe donc, par nature, au-delà de la sphère de production matérielle proprement dite. De même que l'homme primitif doit lutter contre la nature pour pourvoir à ses besoins, se maintenir en vie et se reproduire, l'homme civilisé est forcé, lui aussi, de le faire et de le faire quels que soient la structure de la société et le mode de la production. Avec son développement s'étend également le domaine de la nécessité naturelle, parce que les besoins augmentent ; mais en même temps s'élargissent les forces productives pour les satisfaire. En ce domaine, la seule liberté possible est que l'homme social, les producteurs associés règlent rationnellement leurs échanges avec la nature, qu'ils la contrôlent ensemble au lieu d'être dominés par sa puissance aveugle et qu'ils accomplissent ces échanges en dépensant le minimum de force et dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine. Mais cette activité constituera toujours le royaume de la nécessité. C'est au delà que commence le développement des forces humaines comme fin en soi, le véritable royaume de la liberté qui ne peut s'épanouir qu'en se fondant sur l'autre royaume, sur l'autre base, celle de la nécessité.

Karl Marx, Le Capital, L. III (1867).




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Dernière mise à jour : 04.04.2000
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