, Propos pour servir à la contre-révolution.

 

 Solidarité
et concurrence

Vaincre la peur




Grandeur et misère des valeurs de gauche, qui reposent souvent sur un pari - ce que l'homme pourrait être, et non ce qu'il est. 

Prenons la solidarité. Qui pourrait dire qu'elle est naturelle ? Sans nous lancer dans de lointaines et vaseuses considérations philosophiques pour savoir s'il s'agit d'un état de nature ou d'un état de société, nous pouvons admettre aisément que l'homme est parfois singulièrement difficile pour ses semblables, particulièrement dur avec ses voisins, ou son "prochain"...
La solidarité demande donc un effort : un effort de compassion diront certains, mais surtout un effort de réflexion à mon avis, pour comprendre que nous avons besoin d'autrui, et qu'il est profitable de parier sur l'entraide. Tel pourrait être le fondement (cynique) d'une vie en communauté ! La solidarité est vitale.
Notre société l'organise d'ailleurs, elle la promeut, mais sous des formes toujours rigides, codées, institutionnelles : sans parler de la solidarité "sociale", notre société est déjà solidaire par le fait même de son organisation ; la répartition des tâches, des métiers, etc. en est la preuve. Mais la solidarité qui nous intéresse est celle à venir, celle qui n'est pas encore prévue, et que l'on pourrait tenter, au niveau individuel ou collectif.

A priori, nous nous vivons tous comme solidaires, plus ou moins. Nous n'avons jamais manqué à notre devoir de tendre la main quand nous le pouvions, et quand l'occasion se présentait. Ou alors nous le regrettons, comme un acte... manqué. Mais qu'en est-il vraiment ?
Pour sortir du cercle des bons sentiments, il est profitable de considérer la solidarité de façon contradictoire, dans le couple de valeurs opposées qu'elle forme avec la concurrence. En effet, c'est là que nous pourrons y voir plus clair (d'autant que, comment dire ? la solidarité est parfois un concept... un peu mou - c'est là son malheur). Quand nous ne voulons plus exprimer de solidarité, nous invoquons notre impuissance, nous maquillons notre refus de diverses raisons. Et l'un des obstacles les plus pervers que l'on dresse pour (se) justifier notre prétendue impuissance, une prétendue impossibilité, c'est justement l'idée de concurrence.

Souvent, nous vivons nos relations professionnelles, mais aussi privées, comme des rapports de compétition - nous disons être mis "en concurrence". C'est parfois une réalité, du moins une idée explicitement formulée par un supérieur, un collègue ou un ami ; c'est parfois un pur fantasme (si je fais "moins bien" que l'autre, que pensera-t-on de moi ?). Et ce fantasme (on pourrait dire cette réaction naturelle à une situation de stress) est parfois encouragé par l'entourage, qui contribue à le rendre plus "objectif", à lui donner une forme de réalité. Et pourtant, qu'est-ce donc que la concurrence ? Je dirais : le fait qu'au moins deux personnes, ou deux entreprises, soient comparées dans le but d'accorder à la plus "performante" une gratification particulière (qui peut parfois, dans des conditions extrêmes, n'être que l'absence d'une sanction - le maintien de l'emploi par exemple, pour un employé).

Or c'est par l'idée de concurrence, par la peur qu'elle engendre chez chacun, que le néolibéralisme fait ses premières armes en nous. Je ne nie pas que nous ayons parfois besoin d'être évalué, cela n'a d'ailleurs rien à voir : la concurrence ne se contente pas d'évaluer, elle met en compétition. Je ne nie pas non plus que la comparaison puisse parfois stimuler, même si cela me semble dangereux, je constate simplement que toute idée de concurrence élimine l'idée de solidarité, et qu'en conséquence c'est une idée à laquelle il faut se soumettre avec le plus de circonspection possible. Est-elle absolument indispensable ? A qui et à quoi profite-t-elle ? Et surtout, quels sont les critères de la "performance" ?

Je prendrais un simple exemple, le plus simple possible : quand des élèves, des étudiants rendent un travail, préparent un examen ou un concours, il arrive (déjà !) qu'ils se sentent en concurrence, et qu'ils cherchent à dissimuler leurs trouvailles à leurs camarades, voire (surtout s'il s'agit d'un concours) qu'ils dissimulent des documents et ne donnent pas leur véritable avis sur le travail d'un autre, ou sur un sujet donné. Qu'en est-il pourtant ? Un véritable échange n'aurait-il pas augmenté la qualité de leur travail - et donc leurs chances, du moins leurs "performances" ? Et qu'en est-il vraiment de la compétition ? Même dans la préparation d'un concours, pourquoi serait-il profitable de miser sur l'échec des autres, et non sur la possibilité qu'ils nous fassent réussir à mesure de notre aide ?
Il en va de même dans la vie professionnelle : à force de songer à son propre profit, on néglige le profit de l'équipe, et la pertinence des réponses trouvées ; et à force de songer à la compétition, on est conduit à tirer de tout des profits immédiats, au lieu de songer au long terme et à la qualité du travail fourni. En fait, la notion de concurrence ne valorise pas la performance en soi, la performance absolue, mais seulement la performance relative : le but n'est pas de faire un bon produit, etc., mais de faire mieux que les autres... On voit où cela peut conduire.

Enfin, il convient de rappeler que la concurrence n'est pas une fatalité, qu'elle n'est pas seulement, pas toujours une contrainte imposée de l'extérieur. Celui qui invoque la compétition, même lorsque la structure la favorise, effectue véritablement un choix. Pourquoi l'individu soumis à compétition devrait-il intérioriser une telle donnée, et agir en conséquence ? Ce n'est pas lui qui effectuera la sélection, il n'en maîtrise jamais vraiment les critères, et donc contribue à son aliénation en "jouant le jeu" : il se crée des contraintes dont rien ne lui dit qu'elles lui profiteront, et qui le rendent complice de toute façon de procédés douteux qui mènent à la "perte", sinon de soi-même, du moins d'un autre.

Il convient donc, chaque fois que c'est possible (et ça l'est beaucoup plus qu'on ne croit), de refuser la logique de la concurrence. Des supérieurs aux vues courtes l'imposent parfois. Il s'agit non seulement de lutter à notre échelon contre une attitude destructrice de tous points de vue, à commencer du point de vue de celui qui la subit, mais aussi de faire comprendre qu'elle nuit à l'entreprise elle-même, qu'elle nuit de façon globale, et empêche tout travail de fond, de qualité et durable.

Et c'est alors que vous verrez ce qu'il y a d'idéologique dans l'idée de concurrence, combien elle révèle un conception pauvre de l'homme et des relations avec ses semblables, et surtout combien elle méconnaît les conditions d'un bon travail. Chaque fois que l'on propose une situation de concurrence, c'est une logique d'échec que l'on installe. Chaque fois que l'on propose une solidarité, c'est un pari que l'on tente. A nous de le faire gagner !
 


 

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Dernière mise à jour : 04.04.99
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