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Solidarité
Vaincre la peur
Grandeur et misère des valeurs de gauche, qui reposent souvent sur un pari - ce que l'homme pourrait être, et non ce qu'il est. Prenons la solidarité. Qui pourrait
dire qu'elle est naturelle ? Sans nous lancer dans de lointaines et vaseuses
considérations philosophiques pour savoir s'il s'agit d'un état
de nature ou d'un état de société, nous pouvons admettre
aisément que l'homme est parfois singulièrement difficile
pour ses semblables, particulièrement dur avec ses voisins, ou son
"prochain"...
A priori, nous nous vivons tous comme
solidaires, plus ou moins. Nous n'avons jamais manqué à notre devoir de
tendre la main quand nous le pouvions, et quand l'occasion se présentait.
Ou alors nous le regrettons, comme un acte... manqué.
Mais qu'en est-il vraiment ?
Souvent, nous vivons nos relations professionnelles, mais aussi privées, comme des rapports de compétition - nous disons être mis "en concurrence". C'est parfois une réalité, du moins une idée explicitement formulée par un supérieur, un collègue ou un ami ; c'est parfois un pur fantasme (si je fais "moins bien" que l'autre, que pensera-t-on de moi ?). Et ce fantasme (on pourrait dire cette réaction naturelle à une situation de stress) est parfois encouragé par l'entourage, qui contribue à le rendre plus "objectif", à lui donner une forme de réalité. Et pourtant, qu'est-ce donc que la concurrence ? Je dirais : le fait qu'au moins deux personnes, ou deux entreprises, soient comparées dans le but d'accorder à la plus "performante" une gratification particulière (qui peut parfois, dans des conditions extrêmes, n'être que l'absence d'une sanction - le maintien de l'emploi par exemple, pour un employé). Or c'est par l'idée de concurrence, par la peur qu'elle engendre chez chacun, que le néolibéralisme fait ses premières armes en nous. Je ne nie pas que nous ayons parfois besoin d'être évalué, cela n'a d'ailleurs rien à voir : la concurrence ne se contente pas d'évaluer, elle met en compétition. Je ne nie pas non plus que la comparaison puisse parfois stimuler, même si cela me semble dangereux, je constate simplement que toute idée de concurrence élimine l'idée de solidarité, et qu'en conséquence c'est une idée à laquelle il faut se soumettre avec le plus de circonspection possible. Est-elle absolument indispensable ? A qui et à quoi profite-t-elle ? Et surtout, quels sont les critères de la "performance" ? Je prendrais un simple exemple, le
plus simple possible : quand
des élèves, des étudiants rendent un travail, préparent
un examen ou un concours, il arrive (déjà !) qu'ils se sentent en concurrence, et
qu'ils cherchent à dissimuler leurs trouvailles à leurs camarades,
voire (surtout s'il s'agit d'un concours) qu'ils dissimulent des documents
et ne donnent pas leur véritable avis sur le travail d'un autre,
ou sur un sujet donné. Qu'en est-il pourtant ? Un véritable
échange n'aurait-il pas augmenté la qualité de leur
travail - et donc leurs chances, du moins leurs "performances" ? Et
qu'en est-il vraiment de la compétition ?
Même dans la préparation d'un concours, pourquoi serait-il
profitable de miser sur l'échec des autres, et non sur la possibilité
qu'ils nous fassent réussir à mesure de notre aide ?
Il convient donc, chaque fois que c'est possible (et ça l'est beaucoup plus qu'on ne croit), de refuser la logique de la concurrence. Des supérieurs aux vues courtes l'imposent parfois. Il s'agit non seulement de lutter à notre échelon contre une attitude destructrice de tous points de vue, à commencer du point de vue de celui qui la subit, mais aussi de faire comprendre qu'elle nuit à l'entreprise elle-même, qu'elle nuit de façon globale, et empêche tout travail de fond, de qualité et durable. Et c'est alors que vous verrez ce qu'il
y a d'idéologique dans l'idée de concurrence, combien elle
révèle un conception pauvre de l'homme et des relations avec
ses semblables, et surtout combien elle méconnaît les conditions
d'un bon travail. Chaque fois que l'on propose une situation de concurrence,
c'est une logique d'échec que l'on installe. Chaque fois que l'on
propose une solidarité, c'est un pari que l'on tente. A nous de
le faire gagner !
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développé ] Dernière mise à jour
: 04.04.99
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